Chapitre 8 – Chroniques de Salfia Tome 1

Chapitre 8. En une seule partie assez longue, mais le couper aurait donné des petites parties pas très logiques. Et puis les dialogues sont divertissants, vous verrez!


Chapitre 8 : Le Temia

Jallie contempla Blaudé dans son ensemble. Cette harnassienne était à la fois calme, déterminée et sûre d’elle. Elle inspirait le respect par sa simple présence, et la jeune dame ne put s’empêcher de l’admirer pour cette qualité si rare.

« Où sont-ils? » insista la magicienne.

-« I-Ils sont en ville. Dyûl et Zacri aussi », balbutia la blondinette, que la kallato mettait mal à l’aise, de par sa prestance, et le fait de l’avoir sortie d’un sacré pétrin.

-« Dyûl et Zacri tu dis? » s’étonna l’harnassienne aux cheveux blonds. »Je suppose que les Gomfore sont allés voir Dyûl, et qu’elle les a convaincus de nous accompagner. Évidemment, cela arrange bien les choses. Bien, dans ce cas, mène-moi à eux. »

-« En fait ils ne sont pas tous au même endroit. Mais je sais que Dyûl est à l’auberge La Fée d’Orné! » s’exclama Jallie, pour arrondir les angles.

-« Alors allons-y », lui intima la kallato.

L’adolescente courte sur pattes prit les devant en s’extirpant du coin isolé. Blaudé lui emboîta le pas. Aucune expression ne s’affichait sur son visage, alors que Jallie, elle, était encore sous le choc. C’était la première fois qu’elle s’était sentie autant en danger. Elle repensa alors aux avertissements de Tilia, la pejûle du couvent. Le monde était vraiment dangereux, même s’il paraissait généralement assez raisonnable. Dyûl aussi ne lui avait pas menti; les gens étaient vraisemblablement la première cause de mortalité non naturelle en Salfia. La jeune fille accusait le coup.

-« Tu sais où tu vas, au moins? » s’enquit Blaudé, en apercevant la scène de la fête.

-« Oui, nous y sommes presque. »

Tout à coup, un cri à la fois rugissant et amical surgit de derrière les deux femelles, ce qui eût pour effet de les faire se retourner, aussi surprises que les gens aux alentours.

-« Te voilà enfin! Cette fois c’est toi qui nous as fait attendre, pas vrai? » s’exclamait Zacri.

-« Je me suis dit que tu aimerais avoir du temps libre à consacrer à ton entraînement », rétorqua habilement Blaudé Milnol.

-« Mmhm, une attention fort appréciée! » ironisa le combattant, avant de jeter un regard légèrement étonné à Jallie, pour ensuite enchaîner. »Vous avez déjà fait connaissance, toutes les deux? »

-« Rapidement. »

Dellas et Joll étaient déjà dans la chambre louée gratuitement par Dyûl, en compagnie de cette dernière. Finalement, Dellas avait pu faire l’acquisition de ses nouvelles dagues, et avait vendu celles qui seraient désormais inutiles. Il jonglait avec enthousiasme avec ses nouvelles lames courtes.

-« Tu n’as toujours pas de nouvelle de ta chère amie télépathe? » questionna Joll, avec une certaine désinvolture.

-« Non, pas encore », admit Dyûl, avant que des phalanges frappent à la porte en bois de la chambre.

La daffilesto s’empressa d’ouvrir au visiteur, laissant ainsi Jallie, Blaudé, et Zacri apparaître juste devant elle.

-« Tu es là! » s’exclama Dyûl.

-« Qu’est-ce qui t’es arrivé, Jallie? » s’inquiéta Joll en se levant du lit sur lequel il avait posé son corps.

En effet sa jeune amie avait encore une petite marque rouge, vestige de l’altercation précédente.

-« J’ai eu un problème en me promenant en ville », soupira la petite humaine, en faisant trois pas pour entrer dans la chambre rejoindre son interlocuteur.

-« Comment ça? » s’écria presque la sentimentale Dyûl.

-« Je marchais un peu plus loin, là où il y avait moins de foule, je visitais tranquillement la ville et puis je me suis faite agresser! Deux galters m’ont frappée et m’ordonnaient de leur donner mon argent et mes vêtements. J’ai voulu sortir mon poignard pour me défendre mais je n’ai pas pu m’en sortir et ils m’ont frappés encore. Ensuite l’un deux m’a attrapé, je voulais qu’il me lâche alors je me suis débattue mais il était trop fort »

-« D’accord, d’accord », coupa affectueusement Joll en lui prenant la main, voûté pour être à son niveau, « calme-toi Jallie, tout va bien maintenant. »

La concernée, dont le cœur battait la chamade en repensant à son altercation, se sentait honteuse et surtout, faible, pour ne pas dire insignifiante. Elle avait promis à son amie Tilia d’être forte, mais elle n’avait pu l’être à ce moment. Elle manquait encore d’expérience. Elle n’avait jamais imaginé que devoir faire face à une autre personne pouvait être si intimidant, si oppressant. Avoir quelqu’un d’autre qui vous veut du mal, quelqu’un comme vous, mais dont la haine ou autre chose conduisait à vous en vouloir. Quelqu’un qui comme vous possède des sentiments, la vue, le toucher, mais qui était de l’autre côté de la barre. C’était une sensation unique. Et être impuissante face à cette personne l’était d’autant plus. Mais en voyant les yeux de l’homme mate délicatement posés sur elle, pleins de compassion, Jallie souffla profondément pour se reprendre.

-« Et comment tu t’en es sortie? » demanda Dellas, dont le regard était lui aussi changé par la situation.

En fait, tous étaient compatissants, même la kallato qui ne le montrait presque pas.

-« Blaudé. Blaudé m’a défendue », avoua Jallie, en se tournant vers sa sauveuse.

Tout le monde fixait alors cette dernière. Joll se redressa, en lançant un regard empli de gratitude à l’harnassienne.

-« Merci. Merci beaucoup. »

Blaudé répondit simplement par un signe du menton. Jallie fut surprise en observant le comportement de Joll. On aurait dit un père. C’était comme cela que Jallie imaginait un parent protecteur, et c’est exactement la réaction dont elle était témoin.

-« L’important est que tu sois en vie. La prochaine fois, tu veilleras à rester avec l’un d’entre nous », déclara Zacri pour détendre l’atmosphère.

-« Oui », plussoya Dyûl avec un regard plein d’affection. »Alors, Blaudé, en ce qui concerne ta mission? »

-« Il y a eu… Une complication. »

-« Quoi donc? » interrogea Zacri en croisant ses bras.

-« Il se trouve que le gouverneur de Grandatum est mort quelques jours avant mon arrivée dans la ville. Pour l’instant Grandatum se trouve dans un… chaos irrégulable. »

-« Ah… »

-« Eeeeuh… » firent les Gomfore, de concert.

-« Dîtes-moi que vous n’avez rien à voir avec cela, je vous en prie… » lâcha Dyûl en les regardant avec un visage déconfit.

-« Pas directement… » répondit Dellas qui rougissait et faisait une moue de honte.

-« On a eu des problèmes là-bas et on a dû faire équipe avec le Bar Thanos. C’est lui qui l’a tué », affirma Jallie.

-« Le Bar Thanos! » articula méticuleusement Zacri, visiblement très surpris par cette déclaration.

-« De toute façon, il n’aurait rien fait pour nous aider. Cet homme n’était qu’un égoïste paresseux », fit remarquer Blaudé, ni chaude ni froide.

-« Oui je pense… De toute façon, maintenant on n’a pas le choix. »

-« Attendez, c’est pour ça que Blaudé n’était pas avec vous et qu’elle est partie avant? Pour aller voir le gouverneur? » s’enquit Joll. »Pourquoi on y est pas tous allé dans ce cas? »

-« Je devais attendre Zacri, qui est rentré peu avant votre arrivée », expliqua Dyûl. »J’ai donc envoyé Blaudé pour accélérer les choses. Surtout que le gouverneur l’appréciait particulièrement. »

-« Tiens donc… » ironisa Dellas.

Il fallait dire en effet que l’harnassienne n’était pas désagréable du tout à regarder. Et puis c’était le genre du jeune homme des montagnes, à peu de choses près. Son géniteur jeta un coup d’œil par une des fenêtres de verre de la chambre, après avoir remarqué un éclairage provenant de la scène, qui se trouvait très près de l’auberge La Fée d’Orné. Les grandes torches éclairaient les lieux, et un large feu, s’agitant dans un grand récipient plat d’un mètre de diamètre, donnait un aspect encore plus sympathique à la fête. Des danseuses commençaient à divertir la galerie. Il y avait aussi des danseurs, contrairement à plus tôt. Bien sûr, de la musique était jouée, et l’ambiance festive lancée promettait beaucoup.

-« On dirait que la fête a commencé! » annonça joyeusement le guerrier. »Il y a même un banquet! Nous devrions nous hâter, non? »

-« Oui, allons-y! Tu viens Jallie? » fit Dellas avec autant d’enthousiasme.

-« Bien sûr que je viens! » assura la jeune fille, un grand sourire décompressé ornant son doux visage enfantin.

Les trois compagnons sortirent précipitamment de la chambre.

-« Et alors, allons-y nous aussi! Autant en profiter! » lança Dyûl en se mettant à courir elle aussi, hors de la chambre.

Zacri la suivit rapidement, pressant le pas. Enfin, Blaudé sortit calmement de la salle.

-« Elle n’a même pas pensé à fermer… »

La mage souriait sincèrement. Elle était ravie de voir son amie de longue date aussi enjouée. Zacri lui n’avait qu’une idée en tête: retrouver la danseuse harnassienne. »Elle ne m’a même pas dit comment elle s’appelait« , cogita-t-il. »Remarque, moi non plus« . Quand les Gomfore et Jallie sortirent de l’auberge, beaucoup de gens étaient installés autour des tables récemment placées pour les accueillir.

-« Celle-là est vide », désigna Joll.

Ils prirent place à la table, qui par chance se trouvait juste à côté d’une partie de la grande estrade. Le grand feu de celle-ci les éclairait on ne peut mieux. Un harnassien souriant leur apporta vite des amuse-bouches, ce personnage était habillé proprement, avec des vêtements fabriqués à partir des meilleurs tissus de Salfia, à n’en pas douter. Il leur souhaita un joyeux Temia et repartit aussitôt. A en voir la tête que tirait Dellas, ces aliments étaient une aubaine venue du ciel. Il plongea franchement sa main dans un grand bol d’apéritifs croquants et salés, avant de les porter à la bouche comme un goinfre.

-« Ça c’est ce que j’aime: bon et gratuit. On a bien fait de venir tu vois! » s’extasia le jeune homme devant son géniteur.

Ce dernier acquiesça d’un souffle, et il but une grosse gorgée de ce qui était contenu dans sa mystérieuse gourde, qu’il portait à la hanche.

-« Qu’est-ce qu’il y a là-dedans? » se risqua Jallie.

-« Un médicament spécial. C’est une longue histoire », éluda le quadragénaire.

-« On a tout notre temps, je crois », incita la jeune fille en montrant la fête d’un grand mouvement de bras.

-« Oui », admit Joll avant de poursuivre. »Eh bien étant plus jeune, j’ai traîné où il n’aurait pas fallu, et un parasite a jugé bon de venir vivre dans mon estomac. Depuis, je dois boire ce truc régulièrement pour le garder endormi. Et si c’est un puissant somnifère pour cette bestiole, c’est plutôt toxique pour mon bide, alors il faut que j’en boive juste avant les repas, pour atténuer les effets secondaires indésirables. En gros, c’est ça. »

-« Rappelle-moi de jamais dormir n’importe où », plaisanta sympathiquement la petite humaine.

-« Oh mais moi vivant, jamais tu ne passeras la nuit là-bas. »

-« Tant mieux dans ce cas », dit Jallie en piochant dans des légumes secs, dont l’odeur faisait envie.

-« Mais qu’est-ce qu’ils font ceux-là? » grogna Joll en voyant les trois autres membres du groupe les chercher plus loin, au milieu des tables.

Ses deux compagnons se retournèrent alors.

« Eh, Dyûl! » interpella franchement le quadragénaire, sans effet à cause du bruit ambiant.

Jallie siffla. Zacri se retourna vers eux en entendant le bruit strident, et tapota sur les bras de ses camarades harnassiennes pour les prévenir. En un instant, ils furent à table avec l’autre partie du groupe héroïque.

-« Vous nous avez pas vu? » s’enquit Joll en faisant une moue surprise.

-« Il est pas assez gros pour que vous le repériez? » intervint son enfant avec sarcasme.

-« Normalement quand c’est du muscle on ne dit pas <<gros>>. »

-« Je vois que vous n’avez pas pensé utile de nous attendre pour entamer les apéritifs », constata Zacri.

-« Premiers arrivés, premiers servis, c’est ce que je dis toujours moi! » lança Dellas la bouche à moitié pleine.

-« Zacri aussi », ricana Dyûl en se servant dans un bol rempli de petits aliments sucrés et colorés. »Enfin, sauf quand c’est lui le dernier! »

Soudain, Jallie toussa fortement. Ses yeux étaient presque rouges, et sa peau aussi. Joll rit nerveusement, ce qui ne plut pas à sa jeune amie.

-« Ça pique, hein! »

-« C’est pas drôle! » gronda Jallie entre deux toussotements, la larme à l’oeil.

Zacri était déjà captivé par la présence de la tant attendue danseuse harnassienne, qui gesticulait avec une grâce inégalée sur la scène de bois. Un sourire amoureux s’inscrit rapidement sur son visage, ce qui ne manqua pas de déplaire à Dyûl. »Pourquoi c’est toujours les femelles de ce genre qui plaisent aux mâles? » s’agaça intérieurement la daffilesto. Mais elle tourna rapidement le regard vers Jallie, pour oublier ses griefs. La jeune fille l’avait visiblement remarqué, car elle adressa un petit sourire amical à l’harnassienne, qui le lui rendit, comprenant la futilité de son ressentiment.

Blaudé ne mangeait pas beaucoup, et picorait surtout dans le bol contenant les apéritifs salés, avant de les tremper, dans la sauce piquante de couleur verte, assombrie par la nuit presque entièrement tombée. Cette sauce liquide était assez agressive pour rebuter les amateurs de sensations gustatives fortes. Mais cela ne dérangeait pas la mage, qui en avait l’habitude. Les danseuses descendirent de la scène surélevée, pour laisser place au jeune garçon que Jallie avait vu s’entraîner quelques moments auparavant.

Cet enfant faisait face à plusieurs cibles installées exprès pour sa démonstration d’adresse magique. Il regarda un instant les petites boules de laine blanche, attachées au bout de longs bâtonnets disposés verticalement sur la scène. Les six compagnons, à l’instar du reste de la foule, l’observait attentivement, quand il démarra. Il frappa plusieurs cibles en soufflant ses minuscules boules de feu. Il demanda ensuite à un volontaire de monter, et fut rejoint par une humaine aux cheveux bruns bouclés. Il lui tendit deux bâtonnets ornés d’une boulette de laine, que l’assistante devait bouger dans tous les sens. Il souffla alors sur celles-ci. Il réduit en cendre les boules de laines, sans laisser de trace, visible, sur les bâtonnets.

-« Regarde », murmura Dellas à l’oreille de Jallie, avec un air malicieux et complice.

Le petit garçon demanda à la femme de lancer deux autres bâtonnets en l’air. Il en toucha un, mais sa deuxième boule de feu s’arrêta en vol, sans pouvoir toucher la deuxième boulette de laine. Il ne comprit pas pourquoi, comme les témoins du spectacle. C’était un coup de Dellas, qui avait fait discrètement apparaître une petite flamme sur le chemin de celle du garçon, ce qui avait eu pour effet de la stopper sans raison apparente. Pour cela, Dellas avait fait preuve d’un timing exact, assez impressionnant. L’ayant repéré, son père lui jeta un regard complice à son tour, quoiqu’un tantinet reprochant. Exactement le même regard que Dyûl lui lança à quelques secondes d’intervalle. Jallie lui tapa la main en prenant garde à ne pas rire trop fort. Mais le jeune homme sur scène recommença l’opération et toucha ses cibles, avant de clôturer sa démonstration, applaudi par une grande partie des gens qui entouraient la scène de fête.

-« Il est doué pour son âge », fit remarquer Joll.

-« S’il allait à l’Académie de Foranon, il aurait un avenir absolument prometteur! » annonça Dyûl.

-« C’est quoi, l’Académie de Foranon? » répéta Jallie, intriguée.

-« Une sorte de grande école où l’on va pour se perfectionner en magie. Daffilestos, kallatos, hazatos et même levitos y vont pour développer leurs capacités! Blaudé y a passé deux ans. Ils ne prennent pas tout le monde. Si ce garçon y allait, il deviendrait très fort, sans nul doute », s’enjoua Dyûl, le regard admiratif. »Et puis là-bas, personne ne l’embêterait », ajouta-t-elle en lançant un regard bref à Dellas, qui lui répondit par un sourire narquois.

Blaudé garda pour elle l’objection qu’elle aurait pu émettre quant à cette dernière affirmation.

-« Je vois… Mais dis-moi au fait, Dyûl, qu’est-ce qu’il faut être capable de faire pour être une bonne daffilesto? »

-« Celle qui endosse le rôle de daffilesto supporte la tâche la plus pressante du groupe. Elle doit être capable de divulguer des soins puissants, rapides, continus… Et elle doit être capable de réagir au dixième de seconde, sinon le risque de mort en cas de grosse blessure est multiplié jusqu’à être total. Ça demande de l’altruisme évidemment, mais aussi du sang froid, et un esprit tactique dans l’idéal. Ce n’est pas chose aisée que d’être la régénératrice de l’équipe! Mais c’est aussi indispensable. »

-« Ça c’est sûr! » plussoya Joll avant de boire dans son verre métallique.

-« Pourquoi, tu voudrais exercer cette appartenance? »

-« Je ne sais pas », éluda Jallie. »Mais je pense en tout cas que cela m’intéresserait beaucoup! » affirma-t-elle avec conviction, en basculant sa tête en arrière avant de la faire revenir à sa place.

-« Je t’apprendrai quelques choses pendant le voyage. »

Ce n’était pas une question que Dyûl venait de formuler. Cela convenait parfaitement à l’adolescente en soif de connaissance et de pratique. A quelques tables d’eux, la danseuse aux goûts de Zacri repéra ce dernier, et lui adressa un bref signe de la tête pour lui faire comprendre qu’elle l’invitait.

-« Je reviendrai », fit noter le combattant en armure, dont le visage était orné d’un sourire en coin.

Et pourtant il n’y avait ni voitures ni commissariats en Salfia.

-« Prends ton temps, Zacri », persifla Dyûl qui ne parvint pas à cacher entièrement sa colère.

-« Si il te plaît tu devrais lui faire savoir, tu sais », lui lança Dellas, muni d’un air à moitié taquin.

-« Cela n’a rien à voir », se justifia calmement l’harnassienne aux cheveux de minuit. »C’est une question de principe. C’est vrai, personne ne fait jamais attention aux femelles comme moi! »

-« Aaaah, la jalousie… » souffla le jeune adulte en fixant son interlocutrice, qui le fascinait visiblement.

-« A ma place, tu le serais aussi. »

-« Touché. Et c’est souvent le cas. »

-« De quoi tu veux parler? »

-« Les femelles font généralement plus attention à l’autre qu’à moi, tu sais », dit-il en désignant son père d’un mouvement du crâne. »Elles aiment les tas de muscles aux cheveux longs, faut croire… »

-« Elles savent pas ce qu’elles ratent! » ironisa Joll avec bonne humeur.

-« C’est injuste tout cela », pouffa Dyûl, avec une moue désespérée.

-« Si seulement vous vous entendiez parler… » s’indigna Blaudé.

-« C’est facile à dire pour toi, t’as pas à te plaindre! »

-« Je suis déçue », intervint Jallie dans la discussion. »Je te voyais comme un exemple parfait à suivre, mais tu possèdes le défaut de la jalousie tout compte fait. »

-« Eeeeh, fais attention toi ou je t’apprends rien! » lança la concernée avec un faux air menaçant, presque rieur.

L’osmose était parfaite entre ces deux-là. Elles s’entendaient déjà très bien malgré leur rencontre récente. Comme quoi, Joll ne s’était pas trompé.

-« Et le chantage maintenant… » s’écria presque Jallie avec un grand sourire plaisantin sur le visage.

-« C’est vrai, je suis parfois jalouse. Mais ça ne t’empêche pas de me prendre en exemple », poursuivit l’harnassienne, faisant mine d’être hautaine et désintéressée.

-« Mais depuis quand tu plaisantes autant, comme ça? » s’étonna Dellas.

-« Depuis qu’elle a rencontré Jallie, il faut croire », répliqua Blaudé en souriant de ses charmantes lèvres rouges et bombées.

-« Oh, vous me fatiguez. Tu viens Joll, on va danser sur la piste nous aussi? » proposa joyeusement l’harnassienne, dont le faux agacement ne trompait personne.

Le père Gomfore tourna la tête vers la scène, qui s’était remplie de danseurs amateurs sans qu’il s’en soit rendu compte. En fait, personne à la table ne l’avait remarqué, même Dyûl venait de s’en apercevoir.

-« Pourquoi pas? » se dit l’homme à la peau mate en se retournant vers sa future partenaire de danse.

-« Tu sais danser, toi? » se moqua son fils pendant qu’il se levait.

-« Un combattant sait danser, le combat et la danse sont liés. Je te l’ai dit, mais tu ne m’écoutes pas », rétorqua Joll avant d’emprunter la main de Dyûl.

-« Mais ils sont sérieux en plus », s’indigna presque le fiston une fois le duo parti.

Jallie le regarda avec un regard enjoué et haussa les épaules.

-« Une table pour deux, quelle délicate attention », remarqua Zacri en prenant place à ladite table.

-« Il fallait bien cela. Je n’ai pas du tout envie qu’on nous dérange, voyez-vous. »

-« Je ne vois pas, mais je comprends très bien. »

L’harnassienne aux cheveux bruns riota. Elle avait des yeux d’un vert sombre ébahissant. Son habit de danse rouge et émeraude lui seyait parfaitement. Ces habits de grande qualité étaient ornés de dentelles blanches assez discrètes, et de boutons noirs bien placés au centre. Des épaulières noir de nuit lui donnaient presque des épaules carrées, la rendant classe et très présentable.

-« Votre tailleur a dû en baver, si je puis me permettre », complimenta Zacri Felenas.

-« Oui, c’est bien possible », ricana l’harnassienne, »mais les efforts valaient le coup, n’est-il pas? »

-« Assurément. »

-« Peut-être serait-il temps de me donner votre nom? » proposa la jeune personne.

-« Oh, mais je vous laisse prendre l’initiative, ma chère. »

-« MMmmh, je sens que je vais passer une bonne soirée », marmonna-t-elle avant de boire une gorgée. »Je suis Dina Tanarien, humble danseuse langhoise. Et vous? »

-« Mon nom est Zacri Felenas, l’inarrêtable Zacri Felenas, pour vous servir. »

-« Ah oui? » hasarda Dina, vraisemblablement aise de cette annonce arrogante, alors que l’homme lui prit la main pour l’embrasser respectueusement.

-« Mais oui. Mais dîtes-moi, Dina, que faîtes-vous à Brenadad si vous ne venez pas d’ici? Vous êtes de passage, allez quelque part en Hakinal peut-être? »

-« Non non, rien de cela, je suis simplement venue offrir mes services, et profiter du Temia, tant qu’à y être. Autant ne pas mourir bête », expliqua l’harnassienne avec une voix enchantée. »Et vous, mon cher Zacri, que fait un combattant tel que vous à Brenadad? »

-« Oh, une longue histoire », éluda le concerné en fixant sa proie.

-« J’ai tout mon temps, personne ne m’attend. »

-« Haha, fort bien. Voyez-vous l’harnassienne aux cheveux bleus à… »balbutia-t-il en cherchant Dyûl du regard à la table où les autres étaient. Il finit rapidement par la trouver sur la scène. »Qui… danse… là », désigna Zacri, déboussolé à la vue de son amie et de Joll qui dansaient au milieu de beaucoup d’autres participants à la fête. »Avec l’homme costaud, est une vieille amie à moi, nous nous connaissons depuis notre enfance sur l’île de Gesil. Et elle a récemment décidé d’entreprendre un voyage vers le sud, à Kenardile, en Ornance. Ceci afin d’organiser un soulèvement contre les fléaux que sont Doln et Sahon. Nous comptons renvoyer la sorcière de la lune d’où elle vient, et nous approprier ce qui deviendra le quartier général de la résistance, non seulement face aux créatures, mais aussi face aux royaumes, factions, et autres religions abusives. Ainsi nous comptons changer la donne. »

Zacri avait volontairement omis de parler du démon des cieux. L’existence de cette créature étant discutée et considérée comme absurde par certaines personnes, il voulait éviter que sa conquête le voie d’une manière indésirable. L’harnassienne acquiesça avec un gloussement bienveillant.

-« Vous avez tous un grand courage, c’est certain. Je suis peut-être en train de bavarder avec l’un des futurs sauveurs de Salfia! C’est encourageant » conclut Dina avec un regard admiratif. »Mais pourquoi vous embêter à combattre une sorcière qui n’a rien à voir avec tout cela? »

-« Les sorcières sont opposées activement aux autres races. Elles font partie des fléaux de Salfia. Il nous faut d’ailleurs un endroit grand, et proche de la mer. De cette façon nous enverrons un message clair aux sorcières, ainsi qu’aux reste des salfiens qui verront que nous sommes investis et capables. »

-« Ah. »

-« Nous comptons demander de l’aide aux royaumes que nous traverserons. »

-« Pour cela je vous souhaite bonne chance, Zacri, et il se trouve que je peux peut-être vous aider dans votre quête. »

-« Comment cela? » s’étonna le blond platine.

-« C’est-à-dire que ma parole a un certain effet sur le roi du Langhart. Je tenterai de le convaincre de vous aider. Mais bien sûr je ne peux rien vous promettre. »

-« Cela va de soi. Si vous le faites, nous vous en saurions gré. Et nous n’oublierons pas un tel service. »

-« Dans ce cas, considérez cela comme fait. »

-« Quand comptez-vous vous rendre à Langh? » se risqua Zacri.

-« Demain matin. Je comptais m’y rendre dès demain. »

-« Merci à vous. »

-« Assez discuté de toutes ces choses sérieuses, dîtes-moi, à quoi ressemble votre île au juste? » s’enquit Dina, curieuse et intéressée.

-« Ah, Gesil, c’est une île unique vous savez… »

Elle l’écoutait, attentive comme une élève de Foranon assoiffée de connaissance.

-« Revoilà le couple! » s’exclama Dellas avec ironie en voyant son père et Dyûl revenir vers la table.

-« Ferme-la, Dellas », taquina son géniteur en guise de réaction.

Dyûl s’assit bruyamment et but une gorgée franche dans la tasse de métal qui lui faisait face. Elle prit un air surpris en constatant que les bols d’apéritifs étaient de nouveau remplis à ras bord.

-« Ils nous ont resservi », étaya Dellas, voyant le regard gourmand de la daffilesto rivé sur le centre de la table.

Elle piocha immédiatement dans les petits fruits sucrés pleins de couleurs. Soudain, un homme ramassa les bols, puis revint plus tard avec des assiettes remplies de nourritures diverses.

-« Il y en a pour tous les goûts », s’exalta le jeune homme.

Jallie fut la première à se jeter sur son repas, tant attendu. La soirée était agréable, bien plus que ce qu’elle l’avait imaginé. Elle ressentit alors une intense satisfaction concernant son départ interdit du couvent sirionîte. Là-bas, jamais elle n’aurait pu vivre une telle soirée, en compagnie d’amis tels que ses compagnons. Partager la table avec ce groupe se trouva être un vrai bonheur, entrecoupé de rires gais des plus sincères et amicaux.

Joll dévorait son festin avec un appétit d’ogre, ce qui n’avait l’air d’étonner personne à table. Mais il n’était pas pour autant vulgaire, et prenait le temps de mâcher dûment ses aliments, tout en se servant correctement de ses ustensiles. Il faisait régulièrement des mouvements de tête brusques vers l’arrière, afin d’éviter de saucer sa chevelure abondante. Ce problème ne se posait pas pour les deux harnassiennes, qui avaient attaché la leur. Joll n’avait jamais jugé utile d’emporter des attaches avec lui, préférant laisser ses cheveux dans le vent. Jallie se les était habilement placés derrière les oreilles, ce qui était impossible pour Joll à cause du volume de ses dreads, et aux deux harnassiennes pour une raison évidente(cf description des harnassiens, chapitre 1). Soudain un mâle harnassien se plaça sur la scène et s’éclaircit la voix.

-« Chers humanoïdes évolués, mâles et femelles, de toutes les races de Salfia, c’est avec joie que je vous introduis une pièce de théâtre: La Bataille Du Roi Blanc! » s’enjoua-t-il.

Plusieurs personnes montèrent sur la scène, et tout le monde se tut. La pièce démarra, après la mise en place des décors, fabriqués de manière artisanale par des échoppes de Brenadad. Les comédiens jouaient avec une authenticité saisissante, comme s’ils étaient leur personnage. Les décors étaient régulièrement changés d’une partie de la pièce à la suivante, par des assistants qui passaient rapidement et savaient parfaitement se faire discrets. Les cinq compagnons, ainsi que Zacri et Dina de leur côté, apprécièrent beaucoup cette excellente pièce, réalisée d’une main de maître.

Blaudé était la seule à connaître l’histoire racontée, et elle finit satisfaite de cette interprétation au plus haut point. L’histoire parlait d’un roi ayant affronté des êtres maléfiques, êtres qui avaient tenté d’envahir Salfia, et que Brenadad, qui était autre fois une capitale de royaume, avait repoussé vaillamment. En effet, le roi n’avait pas cédé la moindre parcelle de terrain durant la bataille qui eut lieu, et sa bravoure exemplaire, couplée à celle dont avait fait preuve ses guerriers, avait permis de renvoyer les êtres malfaisants d’où ils venaient. Une histoire captivante, expliquant entre autres, comment la fille du roi avait trouvé une stratégie imparable pour aider son père. Les rois étaient peu communs en Salfia, car comme Joll l’avait signalé à Jallie, les places de ce genre étaient principalement occupées par des femelles.

-« Et ainsi », conclut l’annonceur avec une certaine éloquence, clôturant la pièce, »les êtres maléfiques aux cœurs impurs furent repoussés de Salfia, vers les terres encore inconnues d’où elles nous étaient venues. »

Sur ces dernières paroles, tout le monde, sans exception, applaudit bruyamment. Cette soirée était vraiment superbe, et demeurerait sans doute inoubliable dans le cœur de nos héros. En particulier dans celui de celle qui, quelques mois auparavant, n’aurait pas imaginé pouvoir vivre un tel événement. La jeune fille en eut presque une larme à l’œil. Le présentateur laissa alors la scène vide, remplie peu après par des jongleurs et autres artistes de divertissement, allant des cracheurs de flammes à formes particulières et démoniaquement précises, à un individu qui parvenait à jouer de la musique comme s’il possédait un instrument à vent, mais en faisant usage uniquement de sa bouche. Ces différents artistes faisaient le tour de la scène lentement en performant, afin que tout le monde puisse profiter de leurs démonstrations. Les rires francs fusaient, la joie était plus que palpable, et ce, au plus grand plaisir de Dyûl Leonarde. Un drôle de monstre à quatre bras et orné d’un masque multicolore passait entre les tables pour effrayer les gens. Mais c’était simplement un individu déguisé, avec un costume assez réussi, qui amusait beaucoup ceux qu’il approchait, dont le groupe.

-« C’est le gardien de la Ryûsada! » s’exclama une femme assise à une table avec sa famille.

Jallie riait beaucoup. Dellas continuait de manger, le dessert qu’il dégustait avec appétit -mais moins que son père- était un gâteau durci et craquetant, disposé sur une brochette comestible, et très bonne. La couleur brunâtre et appétissante du gâteau ravivait les papilles de Dyûl, qui avait précédemment fait comprendre explicitement qu’elle n’avait plus faim. Dellas la regarda avec un air taquin entamer son dessert, et elle lui répondit avec un hochement de tête amical.

-« Si tu n’as plus faim, je le veux bien, moi! » remua Joll, voyant son amie qui ne touchait pas à son dessert sucré.

-« Je n’ai plus très faim, oui… Mais je veux quand même goûter! » répliqua Jallie, enfouissant farouchement son gâteau dans ses mains à l’opposé du gourmand, avec un air défiant. »C’est très bon. Tiens, je n’en peux plus », admit-elle après avoir mordu dans son dernier plaisir gustatif de la soirée.

-« Haha! »

Joll mangea savoureusement le cadeau de la fille au petit estomac. Il laissa ensuite échapper un gros rot qui ne manqua pas de faire s’esclaffer la blondinette.


Rdv au chapitre 9 😉

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