Chapitre 7 (1/2) – Chroniques de Salfia Tome 1

Chapitre 7, soupé en deux mais plutôt long malgré tout. Mais je suppose que maintenant que vous êtes bien lancés ça ira!


Chapitre 7 : Blaudé Milnol

La nuit était tombée. Le navire voguait loin en mer, aucune terre n’était encore visible, pas même un vulgaire îlot, et ce, depuis des heures. Dellas râlait auprès de Dyûl à côté du bastingage droit du navire.

-« Saleté de vent! Hier on a eu de la chance, il était bien dans notre sens et maintenant c’est le contraire! Comment tu veux avancer si même la nature est contre toi… »

Il dit cela avec un petit ton de rigolade, bien que l’exaspération fût palpable dans sa voix.

-« Quoiqu’il arrive, nous arriverons à bon port, à un moment ou à un autre, ne t’en fais pas et profite du voyage Dellas », positiva sereinement son amie, avec sa chaleur légendaire.

-« En parlant d’arriver à bon port, où est-ce que l’on va accoster exactement? »

-« Je n’en sais rien. On va vers le sud et ensuite on met l’ancre près d’une terre assez isolée… Voilà. »

-« Et si on se fait voler le navire? »

-« Actuellement, c’est le dernier de mes soucis. »

-« Pourquoi ne pas contourner le grand continent, et aller directement au sud par la voie des mers? Ce serait sans doute plus rapide. »

-« Pas rapide, précipité. Ton père te répète assez souvent la différence, non? » lança-t-elle avec un petit rire si mignon que même le jeune Gomfore se prit à l’apprécier sincèrement.

-« Ouais, il fait ça », répondit-il en essayant de rire d’une manière aussi agréable.

Ce fut plutôt réussi, car Dellas possédait un visage à rire.

-« En voyageant par la voie des terres, nous pourrons recruter ceux qui souhaitent joindre notre cause. Et en ces temps-là, il doit y en avoir plus d’un », raisonna l’harnassienne, dont le rire avait soudain diminué, mais qui demeurait de bonne humeur.

-« Oui, probablement. Du moins il faut espérer. »

-« Je n’en suis pas persuadé », intervint son père qui longeait la bordure de la coque.

-« Pourquoi cela, Joll? » demanda Dyûl, sans être réellement interrogative.

-« Eh bien si les gens sont, pour la plupart, devenus plus solidaires, ils n’en restent pas moins craintifs, et tiennent souvent à garder ce qui leur reste. Je ne suis vraiment pas convaincu que des masses de gens nous prêtent main forte, pour le coup. »

-« Oui, cette idée m’a traversé l’esprit », avoua Dyûl, sans abandonner son enthousiasme naturel. »C’est pourquoi nous aiderons certains peuples. Ainsi leur gratitude couplée à leur envie de voir ces massacres s’arrêter les pousseront à nous aider. C’est un peu l’idée. »

-« Ah, je vois. Le voyage vers le château de lune sera bien plus long que je ne l’aurai pensé à première vue », affirma Dellas, qui faisait la moue.

-« Jallie voulait découvrir Salfia, ça tombe bien », remarqua son père pour remonter le moral de son cher enfant.

-« Et c’est parfait. Elle a bien raison d’être curieuse. Elle a l’air très gentille. »

-« Oui. C’est à cet âge-là qu’une personne se forge pour devenir la base de l’individu qu’elle sera pour le restant de sa vie. Je compte bien faire son… éducation, si je puis dire », lui apprit Joll.

-« Oui, et qu’elle devienne quelqu’un de bien. »

Jallie et Zacri s’entraînaient tous deux, la jeune fille à la proue, l’homme ambitieux à la poupe. Ce dernier donnait des coups de poing dans l’air en envoyant un vent aussi furieux que possible. Zacri transpirait à grosses gouttes, mais l’entraînement qu’il se faisait subir depuis des années lui avait donner un cardio et une endurance à toute épreuve. Felenas comptait bien devenir un des plus grands combattants que le monde ait connus. Sa motivation à s’entraîner surpassait tous les traits de sa personnalité. Il envoya un gros coup droit devant lui, qui fendit l’atmosphère en deux.

-« Vous ne regretterez pas de m’avoir donné cette armure… »

Ses cheveux trempés comme dans de l’eau, il continuait ses frappes. Il n’avait aucune autre chose en tête pour le moment. Jallie, elle, montrait paradoxalement autant de concentration dans son travail de la magie élémentaire. La jeune fille à queue naissante générait déjà un cristal de glace deux fois plus gros qu’avant d’arriver sur Gesil. Cet exploit étant certainement dû au fait qu’elle s’exerçait depuis le début de l’après-midi. Elle s’essayait désormais à faire éclater le cristal de glace. Mais le diamant de givre, dont le peu de lumière reçu se dispersait à 360 degrés, refusait de se briser. Jallie souffla, bien à bout de force, lâcha l’emprise magique qu’elle avait sur le cristal, qui s’empressa de retomber au sol, sans pour autant déclarer forfait. En effet la chute ne suffit pas à fendre la glace de la jeune fille.

-« Au moins c’est solide… »

Elle commençait à transpirer malgré le bon climat qui régnait ce soir-là. Une légère brise lui caressa les joues, et lui retira les petites gouttelettes salées qui ornaient son visage. Cela lui plaqua un sourire épanoui aux lèvres. Elle profitait. Cet instant tranquille, où elle pouvait faire ce qu’elle désirait, aller voir ses compagnons ou rester sur la proue à ressentir le doux souffle du vent sur sa peau. Ce genre de moment purement agréable valait toutes les richesses du monde pour elle. Seule une personne qui avait vécu privée de liberté pouvait réellement apprécier cette dernière. Pour les autres ce n’était qu’un vague concept.

Ses cheveux blonds flottant dans l’air, Jallie leva le bras pour reformer un cristal de glace, d’un volume presque égal au précédent. Elle se concentra alors pour le faire éclater… Sans succès. Le conseil de Joll lui revint alors en tête. Elle devait garder les yeux ouverts et fixer son objectif en l’imaginant s’effectuer. Malgré son réflexe de fermer les yeux pour mettre l’accent sur ses autres sens, Jallie les garda ouverts et fixa le petit bloc de givre en se concentrant d’une manière imperturbable. Elle sentait le bloc résister. A bout de force, elle poursuivait son effort. Le cristal de givre émit alors un craquement à peine audible, mais surtout, visible. La petite fissure à l’intérieur du bloc circulaire se reflétait bien et donnait l’impression que tout le bloc était prêt à céder. Jallie gémit légèrement en donnant l’ordre mental au bloc d’éclater, alors que celui-ci se plia à la volonté de sa maîtresse. Les dizaines d’éclats de glace retombèrent sur le bois du navire. Un grand sentiment de fierté s’empara de la jeune fille. Elle avait réussi.

-« Ce rafiot est plus rapide qu’il en a l’air en tout cas. On a vite atteint l’île brumeuse, je trouve. Même les plus rapides navires à vapeur auraient eu du mal à nous distancer à une vitesse pareil », remarqua Dellas.

-« Le vent était on ne peut plus de notre côté tout de même », lui souffla Dyûl.

-« Ouais, mais c’est pas la vitesse qui m’inquiète. »

-« Et qu’est-ce qui t’inquiète, fiston? »

Dellas releva les yeux. Joll pouvait y lire de la colère, mais surtout de l’inquiétude, et ce même si son fils gardait une sorte de semblant de sourire.

-« Tu le sais très bien, je crois. »

Dyûl et Joll ne dirent rien. Il n’y avait rien à dire. L’archer brisa lui-même ce silence gênant.

« En tout cas, si on apprend quoi que ce soit, ton voyage passera au second plan pour nous, sache-le », dit-il en s’adressant à Dyûl. »Mais une fois que cette affaire sera réglée, on reviendra vous aider, avec ma mère. »

Il reprit un large sourire plaisantin.

« Après tout, il vaut mieux six que cinq! »

-« Tu veux dire il vaut mieux sept que six. »

-« Qu’entends-tu par là? »

-« En fait, une fois à terre nous aurons un premier objectif, à court terme. Nous irons vers Brenadad pour retrouver une amie à nous. Et par nous, je veux dire Zacri et moi, bien qu’il me semble que vous l’ayez rencontrée, tous les deux. »

-« De qui s’agit-il? » intervint Joll.

-« De Blaudé Milnol. C’est une harnassienne kallato, Zacri et moi la connaissons depuis notre enfance sur Gesil. Joll l’a vue deux fois et toi une seule si je ne me trompe », répondit Dyûl en se tournant finalement vers le jeune homme.

-« Attend une seconde… » murmura Dellas.

-« Cette Blaudé ne serait pas une blonde vêtue d’une robe rouge? Une harnassienne très calme? » se renseigna Joll.

-« Elle est assez réservée, c’est vrai. »

-« C’est celle qu’on a croisée sur l’île d’Acarne », conclut le quadragénaire en regardant son fils.

-« Et dire qu’on l’a pas reconnue! Pourtant elle est assez marquante, mais je n’ai aucun souvenir de l’avoir vue sur ton île. »

-« Moi non plus, bizarrement. »

-« Et bien vous allez avoir l’occasion de la revoir, une fois à Brenadad, nous irons l’attendre dans l’auberge la moins chère de la ville. On la demandera et, si elle n’est pas encore arrivée, nous l’attendrons et elle nous demandera. Tout simplement », expliqua Dyûl avec un petit sourire hébété.

-« J’espère qu’elle fera vite si on tombe sur la deuxième possibilité. J’aime pas attendre. »

-« Ça, papa, je crois qu’elle le sait déjà. »

-« Oui, sauf que là en plus on a pas de temps à perdre, sérieusement. »

-« Ne t’inquiète pas, Joll », reprit Dyûl, »Blaudé est quelqu’un de ponctuel et qui ne tergiverse jamais. Jamais », assura l’harnassienne.

-« Ça, c’est clair! » intervint soudain une voix, de derrière Dellas. »C’est pas le genre à faire attendre. D’ailleurs, vaut mieux pas la faire attendre non plus si vous voulez un conseil. »

En se retournant, Dellas se retrouva face à Zacri Felenas. Dyûl n’avait eu qu’à bouger les yeux et Joll à tourner la tête.

« Elle a un caractère très… foudroyant », annonça-t-il.

-« Exagère pas », réprimanda Dyûl.

-« Eh, t’as plongé ou quoi, t’es trempé vieux! » s’exclama Dellas.

-« Non je m’entraînais. »

-« Lui au moins », fit remarquer Joll sur le ton du reproche en scrutant son fils du coin de l’œil.

-« Mouais, bref », rétorqua simplement le fiston.

-« On ne devrait pas arriver très loin de Brenadad en nous dirigeant droit vers le sud comme on le fait », minauda Zacri.

Dyûl fouillait dans le petit sac de cuir bleuté qui était accroché à son épaule gauche par une bandoulière, et se situait sur sa hanche droite. Elle en sortit une poire et la tendit à son camarade.

-« Tiens. »

-« Merci », la gratifia Zacri en prenant le fruit en main, avant de le croquer et de se diriger vers la cabine principale.

-« Pourquoi une poire? » demanda Dellas, le sourcil levé.

-« C’est son fruit préféré. Il en prend toujours après l’entraînement, quand il y en a une. Là, je vous parie qu’il va dormir », murmura l’harnassienne en envoyant un clin d’œil à l’intention de Dellas.

-« Manger, dormir, s’entraîner, répéter », récita Dellas.

-« Comment tu connais sa devise? » s’étonna Dyûl, ses yeux grands ouverts rivés sur son jeune ami.

-« Mon père a la même. »

-« Exact, et lui aussi en est à la deuxième étape », rétorqua Joll en se dirigeant vers la cabine principale.

-« Tu vois? » reprit alors son fils unique.

-« Alalah ton père me plaît toujours autant! »

-« Ah, mais tu sais qu’il est déjà pris? »

-« Pas dans ce sens-là, crétin! », s’exclama Dyûl en poussant amicalement son collègue humain.

Les deux compagnons rirent. Les éclats de rire parvinrent jusqu’à la jeune fille sur la proue.

« Et toi, tu as trouvé chaussure à ton pied, Dellas? »

-« Non, toujours pas. »

-« Ça viendra », annonça Dyûl.

-« Mon père dit que c’est tant mieux, que sans femelle pour m’occuper et me distraire, je serai plus concentré sur mes objectifs. Ce qui, pour lui, signifie en général l’entraînement. »

-« Joll est un passionné. »

-« Et toi tu as trouvé quelqu’un en restant sur ton île perdue? » plaisanta Dellas.

-« Non. Et mon île n’est pas plus perdue que ta montagne! »

-« Tu marques un point. »

-« Vous ne dormez toujours pas vous deux? » les interpella Jallie.

-« Et toi alors? » répliqua l’archer.

-« J’y vais justement », annonça la blondinette en marchant vers la cabine.

-« Peut-être qu’on devrait, nous aussi? », dit Dyûl en regardant Dellas avec un air questionneur.

-« Ouais », lâcha le jeune adulte dans un soupir, déçu que son agréable conversation avec l’harnassienne prenne fin si tôt.

La nuit se passa de manière calme et paisible. Le lendemain après-midi, le vent ayant aidé le navire à avancer, les compagnons aperçurent la terre du continent tant attendu.

-« Ben voilà, quand même! » s’exclama Joll.

Les cinq personnages se trouvaient sur la proue. Ils se tenaient droit face à la terre qui approchait.

-« On va s’arrêter ici », clarifia Zacri.

-« Ah bon? » rétorqua Dyûl, étonnée du propos.

-« Inutile de trop approcher le navire, et de toute façon on devra se jeter à l’eau, alors autant le faire d’ici. »

Les quatre interlocuteurs acquiescèrent d’un mouvement sec de la tête. Joll alla jeter l’ancre. Quand il revint vers la proue, il regarda Zacri qui courait vers celle-ci.

-« Vers la teeeeeeeeeerre!! » hurla l’homme en plongeant dans l’eau salée.

-« Jamais il ne changera », soupira Dyûl, malgré le sourire enchanté qui ornait sa figure.

Elle plongea alors sans réfléchir à son tour. Dellas et Jallie échangèrent un regard perdu. Ils se tournèrent alors vers l’avant et plongèrent tête la première dans la mer à leur tour.

-« Malgré votre avance je vous battrai quand même… »

Sur ces mots, Joll fonça se jeter dans l’eau salée de la mer de Nasakua.

Les quatre autres nageaient déjà vers le rivage. Zacri était loin devant, suivit de Dellas, puis de Dyûl et Jallie qui traînaient à l’arrière. Joll dépassa très vite les deux femelles, pour ensuite griller sa progéniture, et égaliser Zacri. Ce dernier lui jeta un rapide coup d’œil en accélérant la cadence. L’esprit de compétition avait pris le dessus. Mais les efforts du combattant furent vains, car Joll le dépassa quand même pour bientôt atteindre le rivage. Il sauta alors hors de l’eau en effectuant un salto arrière à deux mètres de celle-ci, pour se retrouver sur la terre ferme. Il n’y avait pas de plage ici, l’eau s’arrêtait net devant la terre qu’il aurait fallu grimper si Joll ne maîtrisait pas l’élément hydrogénique. La terre était recouverte de multiples racines qui formaient un sol verdâtre et filandreux. Ils étaient arrivés au niveau d’une… forêt. Rapidement Zacri arriva à son tour. Les deux hommes attendirent leurs trois autres compagnons. Une fois ces derniers sur la terre ferme, Dyûl s’adressa à son vieil ami.

-« Tu t’es fait dépassé en beauté par Joll ou mes yeux m’ont joué des tours? » dit-elle sur un ton taquin.

-« Eeeeh… Il maîtrise l’eau aussi. Forcément, il nage plus vite. »

-« Chacun son truc », intervint Jallie en avançant aux cotés de Dyûl.

-« Bon, vous savez où on est, vous? » demanda Dellas.

-« C’est la forêt de Béluâtre. On est pas loin de Brenadad, comme prévu », répondit son père.

-« Comme prévu? Brenadad? » répéta Jallie, perdue.

-« T’as raté un épisode. On va dans cette ville chercher une sixième membre d’équipe », ricana Dellas.

-« Joll, tu peux m’expliquer sur la carte s’il te plaît? »

-« Bien sûr, Jallie », s’exécuta le quadragénaire volontaire pendant que les compagnons avançaient.

Il sortit sa carte en marchant et expliqua à Jallie la situation en continuant d’avancer sur la terre pleine de flore. Dans cette forêt, les arbres étaient plus grands mais plus écartés que dans la forêt de Bafalsa. La nature était d’un vert plus clair et plus luisant. Joll dévoila la carte devant Jallie et clarifia ses pensées.

« Nous sommes à-peu-près là », dit-il en pointant du doigt le nord de la forêt de Béluâtre. »Notre objectif actuel est Brenadad, ici », poursuivit-il en pointant la ville au sud de leur position. »C’est là que nous allons chercher l’amie de Dyûl et Zacri, Blaudé Milnol. Qui est en fait l’harnassiene que l’on a rencontrée sur l’île d’Acarne… »

-« Ah… »

-« Bref. Tu vois, ici c’est l’Orné, au sud c’est l’Ornance, où se trouve Kenardile, le château où nous allons virer la sorcière de la lune. La partie nord-est du continent est l’Ornetal, où se situe La Faille, ici. Ensuite tu as les deux autres continents, l’Hakinal, là, et l’Emistil, ici. Ah et au fait là il y a Jotorn, le château qui est censé appartenir à la princesse Flécha Holonien, tu te rappelles? »

-« Oui. »

-« Bien. Il est au nord-ouest donc, et comme tu le vois sur la carte, il est entouré principalement de forêt, mais aussi de beaucoup de plaines. Tu as tout compris, Jallie? »

-« Oui, c’est bon. Direction le sud vers Brenadad alors. Mais comment on saura si on est trop à l’est ou trop à l’ouest? »

-« T’inquiète pas, on le verra au paysage. Pour l’instant, on doit s’atteler à s’en sortir, ici. Ce qui ne serait pas un exploit, la forêt de Béluâtre n’étant pas du tout réputée pour sa dangerosité. »

-« Tant mieux… »

-« Ça veut pas dire que tu dois relâcher ta vigilance », reprocha presque le guerrier à la peau mate.

-« Oui. Ne t’en fais pas. »

-« Arrête de l’embêter, papa! »

-« Laisse-le, il lui apprend la vie », intervint Dyûl.

-« Ouais, laisse-le sérieux », plussoya Zacri.

-« Quoi?! Eh mais moi j’essaye de l’aider, hein! »

Jallie rit.

-« T’inquiète pas, Dellas, je m’en sors avec Joll. »

Le jeune homme lui sourit en retour.

Après plusieurs heures de marche, les compagnons tenaient un bon rythme d’avancée. Ils marchaient en silence, quand le jour s’assombrit légèrement.

-« On devrait s’arrêter ici », annonça Joll. »Cet arbre me semble idéal pour dormir. »

Il prononça ces mots en désignant un arbre épais d’au moins 3 mètres de diamètre, qui possédait un feuillage à la fois très fourni et perpendiculaire au sol, l’idéal pour un camp. De plus des nuages commençaient à percer dans le ciel, ce qui encourageait la proposition de Joll. Jallie le dévisagea.

-« Tu es fatigué, toi? » s’étonna-t-elle en mettant l’accent sur le dernier mot.

-« Non, mais lève un peu les yeux. »

La jeune fille s’exécuta. Elle aperçut alors les nombreux nuages grisâtres dont le relief décorait la voûte céleste.

« Cet arbre sera parfait pour nous protéger de la pluie, car crois-moi, pluie il y aura. Et il est grand, tout le monde aura sa place. »

-« Bien, faisons cela », clarifia Dyûl d’un ton presque maternel.

Les cinq compagnons posèrent leurs affaires au pied du gros arbre, et Dellas s’allongea, très vite suivi de Zacri. La différence entre les deux hommes était surtout la position, conventionnelle de Zacri, et bien détendue de Dellas. Bientôt, Jallie s’assit au pied de l’arbre. Joll prit immédiatement place à côté d’elle.

-« Tiens, tu veux mes anciens gants de cuir? Maintenant, avec ceux-là, je n’en ai plus besoin. Ils étaient petits pour moi, serrés, donc ils devraient à-peu-près t’aller », raisonna-t-il en lui tendant les gants en question.

-« Bien sûr. Merci », répondit gracieusement Jallie en recevant le cadeau.

Elle les regarda un peu avant de rouvrir la bouche.

« Dellas, tu me prêtes une dague, s’il te plaît? »

-« Quoi, t’as perdu ton poignard? »

La jeune humaine se rendit compte de son oubli et prit en main ledit poignard accroché à son pantalon par une lamelle de cuir que Joll lui avait fourni. Elle coupa tous les doigts des gants.

-« Comme ça j’aurai les doigts libres pour manipuler mon arbalète, et le reste », expliqua la jeune fille en souriant.

-« La souplesse est essentielle. Bon choix », la félicita Joll.

L’adolescente rit nerveusement d’une manière un peu essoufflée.

-« Regarde », dit-elle en regardant l’homme aux gants de métal.

Jallie forma un plus gros bloc de glace qu’à l’habitude et le fit éclater en mille morceaux. De minuscules cailloux de givre se logèrent dans la chevelure de Zacri, qui lâcha un petit cri de mauvaise surprise.

-« Pas mal, Jallie. Tu vois, quand on veut, on progresse. »

Le père Gomfore lui fit un clin d’oeil.

Le lendemain matin, une énorme pluie s’écroulait de tout son poids sur la terre. L’efficacité de l’abri de Joll avait fait ses preuves: pas la moindre goutte de pluie n’avait atteint l’un des voyageurs. Mais le vacarme suffit à réveiller Dyûl, malgré que le soleil ne fût pas encore tout à fait dehors. A vue d’œil, Dyûl estimait l’heure à 10 et des poussières, mais le climat en rendait l’appréciation difficile. Jallie aussi était réveillée, mais l’harnassienne ne s’en aperçut pas. Elle sortit de son sac azur ce qui semblait être une grosse boule de cristal, remplie d’herbe bleue et de sable blanc et fin. Dyûl l’observait avec une certaine émotion, ce qui ne manqua pas d’intriguer la jeune blonde.

-« Qu’est-ce que c’est? » questionna l’adolescente.

Dyûl parut sortir d’un rêve. Elle se tourna vers Jallie, toutes deux étant assises sur une racine. Elle se leva pour s’asseoir à côté d’elle, puis lui tendit la boule, que l’adolescente attrapa.

-« C’est un souvenir de mon chez moi. »

-« C’est beau… Cette herbe… Tu viens d’un endroit magnifique. »

-« C’est pour ce même endroit que je vais me battre. Tu sais, je ne suis pas du genre à aimer le combat du tout. »

-« Mais tu le fais malgré tout, en mettant tes sentiments de côté. C’est cela, la vraie volonté. C’est ce que Joll dit, et il a raison », complimenta Jallie en regardant son interlocutrice dans le blanc des yeux.

-« Il le faut oui. Mais une fois que ce sera fini, nous ne risquerons plus rien. Du moins, pas en restant sur Gesil. »

-« Que veux-tu dire par là? » demanda la fille à queue, intriguée par les paroles de l’harnassienne.

-« Oh, tu sais, les gens trouvent toujours des moyens de se faire du mal. Mais sur Gesil, nous sommes marginaux, personne ne fait attention à cette petite île. Certains ne savent même pas qu’elle existe, tu sais », répondit Dyûl en souriant.

-« Ça a dû vous faire tout drôle quand Sahon est apparu… »

-« Plus ou moins. Pour l’instant, il n’a jamais attaqué Gesil. Mais c’est vrai que nous vivons dans la crainte. Bref… Et toi, ça va? »

-« Oui, pourquoi? »

-« Je voulais dire: est-ce qu’elle va bien? »

-« Ah », balbutia Jallie. »Oui. Je n’ai plus mal depuis un long moment. »

-« MMMMmmmmmm… Dis-donc vous êtes déjà levées? » intervint Dellas, sortant tout juste des bras de Morphée.

Jallie et Dyûl éclatèrent subitement d’un rire fou. L’archer les fixa, dubitatif et mal à l’aise. Il ne s’était pas rendu compte qu’un lambeau de terre s’était collé sur son nez, le faisant ressembler à un clown. Ou à quelqu’un qui aurait enfoui la tête dans une bouse de berlegue. En tout cas, pas à quelqu’un qui pouvait espérer stopper le rire franc et profond de ses camarades. Au bout d’un long moment, pour lui, elles finirent par se ressaisir, tout en gardant leur bonne humeur fraîchement obtenue.

-« C’est bon, vous avez fini? Tout ça pour de la terre… » grommela le jeune homme en s’essuyant le visage, visage qui avait rougi.

Les deux autres hommes, jusque-là endormis, s’éveillèrent à leur tour.

« Là, vous voyez? Vous les avez réveillés avec votre boucan! »

-« C’est pas malin… » grogna Zacri, à moitié assoupi.

Joll s’étira longuement. Il fit craquer sa tête en la penchant à 90 degrés sur les deux côtés, puis se leva avant de prendre la parole.

-« Bon, on repart? »

-« Quoi, déjà? » s’exclama son garçon.

-« T’as peur de l’eau, fiston? »

-« Bon, d’accord. »

Dellas se leva quand la pluie s’arrêta. Il prit un air surpris, mais moins que ses camarades, pour qui la situation paraissait magique. Un drôle de hasard.

« Ah, je préfère mieux! Merci! »

-« Vous pouvez m’attendre un moment? » survint Jallie.

Les trois hommes la dévisagèrent, devinant la raison pour laquelle elle leur demandait cette faveur.

-« Oui, évidemment. Vas-y on t’attend ici », dit Dyûl.

Jallie la remercia d’un mouvement du membre chef, et s’éloigna dans les buissons plus loin.

-« J’espère qu’il va pas se remettre à pleuvoir… » annonça Dellas.

-« Le feu craint l’eau… » répliqua Joll.

-« Va falloir t’y habituer, la pluie ne va pas s’arrêter pendant tout le voyage. Et puis vous venez bien d’une montagne, non? Vous devez être les premiers à la recevoir », remarqua Zacri.

-« Ouais, mais on a un toit au-dessus de la tête, ça fait toute la différence. »

Jallie remontait son pantalon en prenant bien soin d’enfouir sa queue dans celui-ci. Elle devait atteindre les 30 centimètres à ce moment-là. Elle fut étonnée de voir à quelle vitesse son nouveau membre poussait. L’adolescente sortit soudain de ses pensées en apercevant un drôle d’être, quelques pas devant elle. C’était une sorte de créature à l’apparence humanoïde, qui était un peu plus grande qu’elle donc plutôt petite de manière objective. La créature était comme vêtue de haillons tricolores: comportant le rouge, le vert et le bleu. Le rouge était assez pâle, tandis que le bleu était assez terne, autant que le vert était vif. La créature avait un visage étrange, la partie basse était en forme de palme, étirée en certains points, lissée sur le reste. La peau de ce visage était blanchâtre, recouverte de tatouages bleu clair tribaux. La créature avait des yeux bleus avec un large iris blanc profond, qui lui donnait un air absent. Pourtant, elle fixait clairement Jallie du regard. Ce regard perçant la mit mal à l’aise l’espace d’une seconde, même moins. Ensuite la créature porta un instrument à vent à sa bouche, comme un gros harmonica rond et jaune. Elle joua une musique qui paraissait être des notes de flûte mais en plus apaisant, et surtout invitant. Invitant était en effet bien le mot, car Jallie se sentit comme attirée par la créature, elle ressentait une envie irrésistible d’avancer pour rejoindre l’étrange personnage. Les notes devenaient amicales, aussi douces qu’un vent chaud, et aussi puissantes qu’une tempête. Jallie était obnubilée par cette si agréable mélodie. Le monde autour d’elle lui parut soudain plus sombre et plus vivant, comme pour mettre cette créature en valeur dans une dimension parallèle. La jeune âme fit quelques pas vers le mystérieux personnage, qui recula alors tout en continuant à jouer le son invitant de son instrument. Il marchait à reculons vers la droite puis vers la gauche, et se mit à danser en jouant de son instrument. Il dansait avec un certain entrain, sans relâcher son regard fixe et vitreux qui arrachait les yeux de la jeune fille. Le personnage attira une énorme sympathie de Jallie, qui sourit mécaniquement. Il gesticulait toujours, lançant ses jambes en l’air une par une… La créature l’envoûtait de plus en plus, la forêt paraissait magique, colorée, et l’air paraissait affectueux ainsi que doux. Jallie suivait la créature dansante et jouante, qui reculait de plus en plus vite. L’adolescente se mit presque à courir, et la créature ne s’arrêtait pas de reculer dans un sens puis dans l’autre, comme pour l’emmener quelque part, dans un monde féerique. Jallie suivait toujours le curieux personnage, qui ne changeait pas d’expression. Elle se mit à courir, quand une main lui attrapa violemment le bras gauche et la força à se retourner.


A plus pour la deuxième partie 😉

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