Chapitre 7 (2/2) – Chroniques de Salfia Tome 1

Voilà la suite et fin du chapitre 7. J’espère que vous l’avez pas trouvé trop long, si c’est le cas faites-le moi savoir pour que les prochaines parties soient plus courtes.


Jallie suivait toujours le curieux personnage, qui ne changeait pas d’expression. Elle se mit à courir, quand une main lui attrapa violemment le bras gauche et la força à se retourner. Elle se sentit alors comme désabusée, la forêt reprenant son aspect initial. Joll lui faisait alors face avec un air à la fois extrêmement inquiet et soulagé.

-« Ne le suis surtout pas! »

Jallie le regarda pendant une fraction de seconde, et se retourna vers la créature, qui avait disparu. L’envoûtement aussi ne se ressentait plus. Elle se demandait alors comment cette mystérieuse créature avait pu autant l’attirer. Elle était à la fois incrédule, et interrogative. Elle remarqua que Joll respirait de façon particulièrement bruyante.

-« Qu.. Qu’est-ce que c’était? » balbutia-t-elle, encore en proie au doute et à l’incompréhension.

-« Un souffleur. Écoute-moi bien, Jallie, ne suis plus jamais ces choses, d’accord? » gronda le quadragénaire en la secouant par le bras.

Il portait un air que jamais Jallie n’avait vu son visage. Il paraissait même pâle.

« Je m’en voudrais trop si une de ces créatures… T’emmenait… »

-« Comment ça, qu’est-ce qu’il se passe? »

-« Les souffleurs t’attirent avec leur douce musique envoûtante, puis ils t’emmènent jusqu’à une espèce de gros trou de serpent dans des pierres, et ils y rentrent. Leur musique continue, t’invitant à les suivre, jusqu’à ce que tu pénètres dans le noir avec eux… »

-« Et ensuite? »

-« Personne ne sait ce qu’il se passe si tu les suis… Mais on n’a jamais revu une personne qui l’avait fait. On dit que ce sont des esprits, qui capturent les gens pour les emmener dans une sorte d’enfer sombre et inconnu… »

-« Tous les enfers sont inconnus… » répliqua Jallie, qui commençait à reprendre ses esprits.

-« Celui-là l’est encore plus… Ne refais jamais ça! »

Jallie prit frénétiquement le grand homme dans ses bras. Sa tête collée sur le torse volumineux du combattant, elle souffla de soulagement.

-« Merci, Joll. Merci infiniment. »

-« Pas de quoi, ma petite. »

-« M’appelle pas comme ça », rétorqua la jeune fille en souriant à son ami.

Jallie lâcha ensuite Joll.

-« Allons-y. »

Sur ces mots, le guerrier se retourna et commença à marcher. Trente secondes plus tard, Jallie ne reconnaissait même pas les endroits par lesquels ils passaient, que ce soit les arbres, les plantes, les courbes de la terre…

-« Je me suis autant éloignée? »

-« On dirait bien. »

-« Mais… Joll, pourquoi tu es venu? Vous étiez censés me laisser tranquille. »

-« Tu n’as pas remarqué, mais cela faisait plusieurs minutes. Les souffleurs altèrent la perception du temps. »

-« Et pourquoi les autres ne t’ont pas accompagné? »

-« Ils disaient que tu devais être occupée. Surtout Dyûl, elle m’a presque grondé quand je suis parti te chercher », raconta Joll en riant presque sur la fin de phrase.

-« Mais alors, pourquoi tu es quand même venu? »

-« Tu sais bien. Je déteste attendre. »

Jallie éclata de rire, libérant toute la tension qui l’occupait jusque-là.

-« Je te reconnais bien là! »

-« Eh, mon impatience t’a sauvé la vie, même plus! » s’exclama Joll en regardant la jeune humaine.

-« En effet. »

-« Tu sais, au début, je croyais que tout le monde détestait attendre comme moi », lui avoua Joll avec un air plaisantin.

-« Haha, et tu t’es rendu compte que tu étais un cas particulier? »

-« C’est toi qui dit ça? »

-« Qu’est-ce que tu veux dire? » demanda Jallie, surprise de ces propos.

-« Tu sais, c’est pas commun une fille qui sait pas que Sahon existe, que les factions se font la guerre, que les souffleurs sont dangereux… »

-« Hein? Quelles factions, c’est quoi ce truc encore? »

-« Oh, tu le sauras en temps voulu.<<Encore>>? Tu sais, il reste un paquet de choses que tu ne sais pas! »

-« Alors explique-moi! » cria joyeusement la jeune fille avant d’apercevoir le reste du groupe, assis près du gros arbre.

-« Plus tard, Jallie. Pas trop d’un coup, il faut que tu assimiles. »

-« Ben dis-donc, t’en as mis du temps pour quelqu’un qui n’aime pas attendre! » s’écria Dellas en se levant.

-« Je n’aime pas quand moi j’attends, si c’est toi je n’ai aucun problème en fait. »

-« Pourquoi avez-vous mis autant de temps à revenir? » demanda calmement Zacri, l’air neutre.

-« Souffleur. Elle ne savait pas. »

Dyûl poussa un grand cri d’étonnement en plaquant sa main contre sa fine bouche. Jallie la regarda sans rien dire.

-« Et ben, l’impatience sauve des vies maintenant! » s’exclama Dellas.

-« C’est ce que je lui ai dit! » répliqua Jallie, quand de la pluie se mit à tomber à nouveau, aussi fort qu’avant leur faux départ.

-« Déjà?! » hurla Dellas, qui s’adressait au ciel lui-même.

-« Peut-être que les souffleurs ont le pouvoir d’arrêter la pluie… » dit Zacri. »C’est vrai, je n’ai jamais entendu parler d’un souffleur qui était apparu sous la pluie. Ni même de nuit ou sous la neige. Peut-être que ces esprits ont besoin que le jour soit éclatant… »

-« Mouais… Qui sait? » répondit Joll en commençant à marcher.

Il fut suivi de Dellas et puis Zacri. Dyûl lança un sourire bienveillant à Jallie, avant de se mettre elle aussi en route. Cette dernière marcha alors aux côtés de l’harnassienne à la chevelure bleutée. Elle remarqua ainsi des petites attaches de tissus dans ses cheveux, qui formaient des petits groupes de mèches très jolis. Elle admirait la beauté et le sang froid de l’harnassienne, sa bonne humeur qu’elle parvenait à partager avec ses compagnons… Elle appréciait ce genre de personne, qui pourrait faire du monde un vrai paradis. Ce pouvoir était également en elle, elle en était convaincue. Bientôt, Dyûl, qui se situait alors sur la droite de Jallie, sortit une petite bouteille d’eau ronde de son sac dans laquelle elle but par petites gorgées.

-« Tu as combien de trucs dans ton petit sac? » demanda Jallie avec un air interrogatif et surpris.

-« Plus que je ne pourrais en compter. J’ai fait le plein avant de partir, tu t’en doutes bien. »

Jallie scruta le petit sac bleu avec insistance, le sourcil arqué façon The Rock.

-« Je ne pense pas qu’elle sache comment ça marche », intervint Dellas.

-« Ah, c’est juste », se rendit compte l’harnassienne. »Tu vois Jallie, certaines personnes connaissent des enchantements, en particulier les vanassynes dont nous t’avons parlé avant de partir. Certaines d’entre elles connaissent un enchantement permettant d’augmenter la capacité d’un sac en volume contenu, jusqu’à ce qu’il puisse contenir une salle entière d’objets divers. En fouillant un sac enchanté, il suffit de penser à ce que tu veux prendre pour le sortir. C’est très pratique pour les longs voyages, où l’on ne peut s’encombrer, comme c’est le cas maintenant. »

-« Quoi? Mais c’est génial! Et le sac de Dellas aussi est enchanté? » s’exclama Jallie.

-« Non, nous n’avons pas les moyens. Ce service est payant. Très cher », répondit le jeune homme.

-« T’as qu’à parler de tes couilles, comme tu l’as si bien appris à ton père », gronda presque la jeune fille.

-« Quoi? » s’étonna Dyûl.

L’harnassienne n’était visiblement pas du genre à inclure des termes grossiers dans ses conversations. A l’évidence.

-« Eeeuh, c’est une technique pour marchander… » se justifia Dellas, un sourire coupable aux lèvres.

-« Je me demande bien en quoi cela aide à faire baisser un prix… » râla presque la jeune blonde.

-« C’est simple, Jallie. Tu vois à force de discuter avec différentes personnes »

-« Tu voyages tant que ça, toi? » interrompit Joll, mais son fils continua sans même lui jeter l’ombre d’un regard.

-« J’ai fini par remarquer que les gens, en particulier les saintes-nitouches comme Dyûl et la majorité des religieux »

-« Eh! » coupa l’harnassienne sans perdre sa bonne humeur, prenant ces propos à la plaisanterie.

-« Se mettent mal à l’aise quand ils entendent des grossièretés, en particulier des choses crues et phalliques. Ils font donc en sorte d’esquiver la situation. Et pour cela », dit-il en haussant le ton, un soupçon de contentement dans la voix, »ils essaient de changer de sujet, voire de mettre fin à la discussion, ce qui passe souvent par l’éloignement de celui qui dit ces grossièretés. C’est pourquoi en utilisant, à répétition, de tels impolitesses, tu pousses un vendeur à te laisser un objet au prix que tu demandes, dans le but de te faire partir au plus vite et de ne plus ressentir ce malaise. Voilà la technique Gomfore », conclut-il avec un clin d’œil complice.

-« C’est du joli ça… Et toi, tu l’imites? » lança Dyûl à Joll, comme une mère à son enfant.

-« Et ben… Ça marche… » répondit-il à voix basse, pleinement honteux.

-« Mais, pour en revenir à l’argent », continua Jallie, »comment tu en as eu assez toi? »

-« En fait, quand mon père est mort, Joll et l’autre amie de mon père, Honesse, m’ont promis d’être là si j’en avais besoin. Et ils m’ont laissé des présents, comme un dédommagement. Celui de Joll était une pierre précieuse, très rare, que j’ai laissée chez moi, à Gesil. Celui d’Honesse était tout simplement une grosse somme d’argent, donnée en main propre. Cela m’avait fait tout drôle, car je n’avais que cinq ans. Bref, voilà comment j’ai eu assez d’argent. Et j’en ai toujours beaucoup, si tu veux tout savoir. »

-« Tu devrais pas lui dire ça… » pensa Dellas à voix haute, presque accidentellement.

-« Pour qui tu me prends, c’est pas moi la voleuse ici… » répliqua la jeune fille avec un regard défiant.

-« Fier de l’être, au moins moi je survis! »

-« Qui est l’amie de Joll et de ton père? Et pourquoi elle n’est pas avec nous? »

-« Tu sais Jallie, la mort de Frennks nous a tous chamboulés, moi et elle en particulier… Elle a donc décidé de se séparer de moi afin d’oublier… Tout ce qui nous était arrivé… »

-« Qu’est-c »

-« Plus de questions », coupa net Joll, alors que Jallie s’apprêtait à poser une autre question à propos de la bande des trois anciens compagnons.

Un silence embarrassant s’ensuivit. Aucun des compagnons n’osait le briser. Ils se contentaient tous d’avancer en silence, dans la forêt. Les gouttes de pluie masquèrent les larmes qui coulaient des yeux de Joll, qui fixaient imperturbablement le sol enraciné. Dyûl s’avança alors, mais avec cette appréhension que seul un dresseur montrait, quand il devait se rapprocher d’un géhabro méfiant. Elle alla doucement caler sa tête sur l’épaule du guerrier, qui ne réagit pas. Elle marchait alors, en gardant sa tempe contre le trapèze ressortant de l’artiste martial. Jallie et Dellas les observèrent sans savoir que dire, puis le jeune homme jeta un regard plein de sens à Jallie. On pouvait y lire: « Tu vois, je te l’avais dit… ». Jallie baissa les yeux en faisant la moue, ce qui équivalait à une réponse silencieuse. Dyûl et Joll ressemblaient davantage à un père et sa fille qu’à deux amants, c’est sûrement pour cela que les autres ne se sentaient pas mal à l’aise à l’excès.

La pluie quant à elle, tapageait d’autant plus, comme si le ciel ressentait la douleur profonde de l’ami aimant. Zacri posa un poing contre son front tout en continuant d’avancer. C’est ce qu’il faisait toujours quand une difficulté s’annonçait, comme pour se consulter intérieurement pour se préparer à l’affronter. Le métal mouillé de son armure lui refroidit la face, mais peu lui importait car c’était une fierté de porter un cadeau de son dieu.

En plein milieu d’après-midi, vers environ 19 heures(sur 32 c’était le milieu d’après-midi), la pluie avait cessé depuis un long moment, et les compagnons marchaient toujours dans la terre de la forêt de Béluâtre. Zacri sifflait une chansonnette, tandis que Dyûl regardait droit devant elle, l’air pensif. C’est à ce moment qu’ils aperçurent une clairière, baignée dans un puits de lumière. Elle était en majorité cachée derrière des gros buissons. Mais ceux-ci formaient un trou faisant office d’entrée, qui laissait entrevoir un arbre grand, large et bien singulier.

-« Ouaw, c’est beau », s’écria Dyûl, les yeux étoilés.

-« Allons voir », initia Jallie.

Les cinq personnages pénétrèrent alors par l’ouverture dans les buissons vert sombre. Ils se retrouvèrent vite devant l’arbre, qui était très haut, et assez large pour que qu’on puisse vivre en son tronc. Il était constitué d’une écorce brune craquelée, mais le détail le plus surprenant était les lianes qui pendaient de toute part, s’éloignant de l’arbre. Celles-ci étaient d’un vert opaline magnifique, et à leur bout se trouvaient des sortes de pétales vert clair, un vert luisant, comme magique. Cet arbre, entouré de lueurs blanches étincelantes, paraissait enchanté. Il n’était pas anodin, c’était une certitude. Jallie était sans aucun doute la plus abasourdie de tous.

-« Je ne pensais pas le voir un jour… » lâcha Zacri, les yeux dans le vide.

-« De quoi tu parles? » demanda Dyûl.

-« J’ai entendu la légende de cet arbre. On dit que rares sont ceux qui ont pu le voir de leurs propres yeux comme nous le faisons nous-même. On dit qu’il change toujours de position, tout en restant dans la forêt de Béluâtre, mais sur ce détail rien n’est sûr. L’Halaniccia, on l’appelle. Je suppose que Joll peut nous traduire ce terme. »

-« Oui. Cela signifie arbre du destin. Halani signifie destin, tandis que ccia désigne un arbre. »

-« Voilà. Vous en savez autant que moi. C’est une chance de voir cet arbre. »

-« Et qu’a-t-il de particulier? » demanda Jallie, impatiente.

-« Son apparence… »

-« Mais quoi d’autre, concrètement? Vous avez vu la magie qu’il dégage… »

-« Il a probablement certaines vertus, certains pouvoirs, qui sait… En tout cas, nous ne le toucherons pas. Cet arbre a un caractère sacré », prevint Dyûl.

-« Oui. »

L’harnassienne aux cheveux de minuit fit soudain un bref mouvement descendant de la tête, comme si elle entendait quelque chose, à l’instant.

-« Qu’y a-t-il? » s’inquiéta Joll.

Dyûl lui adressa un signe de la main, probablement pour lui intimer d’attendre, ce qu’il fit. Elle releva la tête et rouvrit les yeux.

-« Blaudé me dit qu’elle est bientôt arrivée à Brenadad. Nous devrions nous hâter. »

-« Comment ça elle, te le dit? » demanda Dellas, dubitatif.

-« A vrai dire, Blaudé possède certains pouvoirs assez spéciaux… »

-« Oui, ça on a remarqué. »

-« Parmi ceux-ci, il y a le pouvoir de télépathie. Blaudé peut parler par la pensée à quelqu’un, si cette personne ne se situe pas trop loin d’elle. »

-« Et toi, tu peux lui répondre? »

-« Non, seule elle possède ce don. »

-« Cela doit être vraiment pratique! » s’exclama Joll.

-« Oui, ça l’est. »

-« Et bien, continuons alors! » brefa Jallie.

Dyûl lui adressa un signe de la tête, acquiesçant, et les compagnons ressortirent par l’unique entrée de la clairière magique. Joll regarda sa boussole et le groupe reprit la direction du sud. Quelques heures plus tard, avant que la nuit ne commence à tomber, ils aperçurent l’orée de la forêt. Dellas lâcha un cri de contentement, alors que Jallie regardait les étendues d’herbes qui leur apparaissaient.

-« Nous voilà à la fin de la forêt de Béluâtre. Nous-y sommes presque », conclut Dyûl.

Quelques mètres plus loin, une fois hors des bois, Zacri observait autour de lui, l’air de chercher quelque chose.

-« Où est-ce qu’on est… » disait-il. »A l’est ou à l’ouest de la ville… »

-« Je pense que l’on est à l’ouest », dit clairement Joll, l’air sûr.

-« Et à quoi tu vois ça? »

-« Eh bien, Brenadad est à notre gauche, sachant que nous sommes tournés vers le sud, c’est donc l’est. »

Zacri regarda encore en grimaçant. Il poussa une onomatopée d’étonnement quand il aperçut de loin la ville qui, vu de là, n’était qu’une grosse tâche brune, à peine plus.

-« Et ben on a pas atterrit loin, tant mieux! »

-« Ça facilite bien les choses », remarqua Dellas.

-« Allons-y », dit Dyûl.

Ils se mirent à marcher vers la ville, dans les herbes vert bruni qui couvraient partout la terre, empêchant même de voir cette dernière. Plus loin, on pouvait voir d’autres forêts. Joll n’avait pas menti en disant à Jallie que la plupart des terres de l’Ornée étaient recouvertes de forêt.

-« Je trouve ça bizarre qu’il n’y ait pas de route de ce côté de la ville », murmura presque Zacri.

-« C’est parce qu’il n’y a pas grand-chose ici. Regarde ta carte, il y a peu de villages au nord-ouest de Brenadad », répondit Joll sur un ton explicatif.

-« Ah ouais. C’est logique. Quoiqu’une route ça coûte quand même pas grand-chose, mais bon… »

-« Moi, en tout cas, ce que j’apprécie ici, c’est qu’on ne dépend d’aucun royaume. Terre neutre, loi inexistante, tout comme les formes d’autorités. Ça, ça me plaît », se réjouit Dellas.

-« Ça va vite changer quand on partira de Brenadad demain », répliqua Joll.

-« Rabat-joie. »

Le guerrier mate lança un sourire faussement hautain à son fils unique. Une fois arrivés près de l’entrée du village, Jallie ne put que remarquer que cette ville n’avait rien à voir avec Grandatum. Elle n’était pas entourée d’un grand mur, complètement ouverte, aucune porte. Les maisons étaient ici moins hautes, et constituées de briques et de pierres, le toit en bois foncé. Beaucoup de gens travaillaient, ou discutaient tout simplement. On était très loin du vacarme de Grandatum, bien que la ville ne se trouvait pas être silencieuse. Les magasins y étaient moins nombreux, mais plus que ce que Jallie attendait.

-« Bonjour, savez-vous où se trouve l’auberge la moins chère de cette ville, s’il vous plaît? » interpella Dyûl.

-« Non, désolé chère demoiselle » , nia le galter qui passait par là.

-« Bon, on va devoir demander à quelqu’un d’autre », dit Dyûl une fois le passant parti.

Ils arrivèrent très vite dans la ville, entre les maisons, sur une route creusée dans le sol. De nombreux travailleurs traînaient des brouettes remplies de terre et de bois. Non loin devant eux, après une avancée de quelques mètres, les voyageurs se trouvaient au pied d’une scène construite avec du bois, dont une seule partie de quelques mètres carrés était utilisable, le reste de l’estrade étant encore en construction.

-« Une fête est en préparation? » s’interrogea Zacri, neutre.

-« Oui, la fête qui précède le Temia, vous êtes des étrangers? » s’enquit une magnifique harnassienne.

Visiblement, c’était une danseuse, d’après les talons hauts recouverts de décorations en tissu précieux qui la chaussaient.

-« Oui, nous venons de l’île de Gesil et ne sommes ici que pour la nuit. Qu’est-ce que le Temia, mademoiselle? » articula poliment le combattant en armure.

Jallie fut bien surprise de l’entendre parler aussi courtoisement. Elle s’était peut-être forgée une opinion trop vite en ce qui concernait Zacri Felenas. Très certainement.

-« Alors laissez-moi tout vous expliquer, mon cher », renchérit la danseuse aux mi-longs cheveux bruns foncé. »Le Temia est une fête spécifique à Brenadad. Cette fête a lieu chaque mois, le 17ème jour, et est là tout simplement pour nous permettre de profiter du fait que nous sommes encore en vie, et que Doln n’a pas encore jugé utile de raser notre belle ville de la carte. Nous commençons la soirée en commémorant les vies perdues des villes et villages n’ayant pas eu notre chance. Ensuite le spectacle commence, avec au programme de celui-ci: danseuses, comme vous pouvez le voir, mais aussi musique, pièces de théâtre et aussi toutes sortes d’autres divertissements destinés à ravir les habitants, ainsi que les voyageurs de passage tels que vous. »

-« Excellente idée. Il est bon de voir que certains n’ont pas perdu le goût de vivre, tout en prenant soin de savourer celui-ci. Mais dîtes-moi, pourquoi donc fêter le Temia tous les 17èmes du mois? »

-« Eh bien, mon cher, parce que l’apparition de Doln, sa découverte tout du moins, a eu lieu le 17 du mois de Nora, en l’an 0 comme vous vous en doutez. Étant donné que nous sommes le 17 du mois de Bebtara, 6ème mois de l’année, cela fait donc 5 ans et 5 mois que Doln se trouve sur le grand continent. »

-« Je ne savais pas cela. Au risque d’abuser de votre serviabilité, mademoiselle, peut-être pourriez-vous nous indiquer où se trouve l’auberge la moins chère de la ville? »

La danseuse vêtue de vêtements de soie rouges et blancs se mit à gémir, comme de satisfaction.

-« Mon cher ami, la nuit du Temia, toutes les auberges sont absolument gratuites, et ce, pour tout le monde et sans exception quelle qu’elle soit. Je vous conseillerais donc, La Fée d’Orné, l’auberge qui se situe juste derrière vous. C’est celle où je suis pour la nuit, car il se trouve que je ne viens pas non plus de cette ville. »

-« Et d’où venez-vous donc? »

-« Nous aurons très certainement l’occasion d’en papoter ce soir, mon cher », souffla tendrement la danseuse.

Zacri lui adressa un signe de la tête, puis il se dirigea vers La Fée d’Orné, suivi des quatre autres du groupe. Dyûl le regardait d’un air soupçonneux.

-« Depuis quand tu parles aussi poliment? » demanda Jallie, qui disait tout haut ce que les Gomfore pensaient aussi tout bas.

-« Depuis toujours. Tu sais, il faut être courtois au possible quand on parle à une femelle. C’est la bonne façon de se comporter, vois-tu. »

Jallie remua la tête comme un élastique en signe de compréhension.

-« Et depuis quand tu te laisses charmer comme cela? »

-« Voyons Dyûl, cette harnassienne était très courtoise, je n’ai fait que lui rendre la pareille. C’est une bien agréable personne. »

-« Dit-il », grogna presque son amie, un brin jalouse. »Bon, je vais aller voir l’aubergiste pour lui demander si il a vu Blaudé. Vous m’attendez ici, au cas où elle arriverait à l’instant. »

-« Oui », fit Joll.

La jeune harnassienne pénétra dans l’auberge par la porte en bois entourée de ferraille propre. Celle-ci n’était point du tout rouillée, car elle se situait sous un long porche, qui s’étendait des deux côtés du bâtiment, probablement attaché à d’autres possessions. Pendant ce temps, Jallie scrutait les alentours. Des gens qui avaient l’air joyeux, d’autres dont le visage était assombri par la corvée, mais tous étaient assez pressés. Il devait être environ 26 heures, car la densité lumineuse du jour avait diminué, sans pour autant prévenir de l’arrivée prochaine de la nuit.

-« Joll, c’est quoi l’ordre des mois de l’année déjà? »

-« Nora, Besra, Gira, Lebra, Pollera, Bebtara, Khilera, Fetara, Willara. Nous sommes le sixième de l’année, les deux tiers donc. »

-« Merci, j’avais un peu oublié.. Ce n’est pas le genre de leçons qui me fascinaient. »

C’était comme cela en Salfia. Les dates fonctionnaient ainsi: les années étaient chiffrées en nombre écoulé avant et après La Faille, ils étaient donc en 5 après LF. Les mois étaient, comme précédemment cité, au chiffre de 9, et comportaient chacun 38 jours, chaque jour comprenant 32 heures. Les heures étaient constituées de 60 minutes, chacune d’elles composées de 60 secondes. Simple, non?

-« Une fête, c’est cool ça! » déclara Dellas, visiblement ravi.

-« Ouais, c’est vrai. C’est bien qu’ils en fassent une tous les mois, ça aide les gens à subir les aléas de la vie », affirma Joll.

Dyûl ressortit à l’instant même de l’auberge. Elle faisait la moue en se dirigeant vers sa bande.

-« Non, il dit qu’aucune harnassienne de ce genre n’est venue aujourd’hui. »

-« Bof… Plus qu’à attendre, alors. Je vais visiter la ville, moi, peut-être que je la croiserai », annonça Zacri en s’éloignant à reculons avant de se retourner vers la partie en construction de la scène pour la longer.

-« On va faire pareil, je crois », suivit Joll.

-« Ouais », confirma Dellas.

-« Bien. J’ai déjà pris la clé de notre chambre. Ils en avaient encore deux pour six personnes. Je vous attendrai là. »

Sur ces paroles, Dyûl se redirigea vers l’auberge de la Fée d’Orné. Les Gomfore fixèrent alors Jallie sans mot dire.

-« Quoi? » s’inquiéta la jeune fille.

-« Ben tu viens avec nous ou tu vas avec elle dans la chambre? » répliqua Dellas en haussant les épaules frénétiquement.

-« Je voudrais faire le tour, moi aussi. Mais j’aimerais le faire seule, je suis assez grande », argumenta Jallie avec une intense conviction.

Mais Joll la regarda avec un air mécontent. Il finit vite par secouer la tête sur les côtés, comme s’il acceptait malgré tout son désaccord, ce qui était certainement le cas.

-« D’accord. Mais tu fais bien attention, hein! T’as un poignard, n’oublie pas. »

-« Oui, ne t’en fais pas Joll. »

La jeune fille se dirigea alors vers l’autre côté de l’estrade, où des danseuses commençaient déjà à répéter. Elle passa à côté en les regardant, pas particulièrement étonnée. Les Gomfore rebroussèrent chemin, en direction d’un magasin d’armes qu’ils avaient entrevu en arrivant en ville. Ils parvinrent bientôt à ce magasin, dont l’enseigne était un espadon plus gros que Joll, accroché juste au-dessus du paillasson d’entrée.

-« T’as pas intérêt à ce qu’il chute quand tu passes… » ironisa le guerrier paternel.

-« Y a que toi qui possède une poisse assez grande pour ça! »

-« Haha, si tu savais… »

Jallie, elle, se trouvait devant un petit garçon qui soufflait du feu. Il était jeune, mais l’enfant faisait visiblement partie de ceux qui allaient performer durant la soirée. Il se tenait face à un mur de bois, sur lequel étaient plantés trois petits bâtons horizontaux, au bout desquels pendaient une minuscule boule de laine, pas plus large que le doigt de Jallie. Le garçon souffla une petite boule de feu précise sur chacune des trois boules en un instant, et parvint à tous les brûler, sans toucher aux bâtonnets. Jallie applaudit immédiatement devant une telle démonstration d’adresse, surtout à cet âge. Le garçon lui lança un sourire gratifiant, puis alla récupérer les bâtonnets. Jallie continua d’avancer dans la ville, s’écartant un peu du centre d’attention de celle-ci, afin de la voir dans son ensemble.

-« Regarde ça! » s’exclama Dellas.

-« Pas mal. Tu comptes les acheter? »

Le jeune homme aux cheveux châtain clair tenait deux dagues au manche de cuir. Mais les lames de ces dagues, qui se trouvaient être plus grandes de quelques centimètres que celles de Dellas, étaient d’une couleur bleu sombre, entourées d’un tranchant blanc, très aiguisé.

-« Ah ça oui! Je vais demander un peu d’argent à Dyûl! » s’écria le jeune homme en marchant vers la sortie du magasin d’armes.

-« Ce n’est pas parce que tu sais qu’elle détient beaucoup de fonds que tu dois lui en demander à la légère comme ça! » le tança son père.

-« A la légère? Hé, c’est pour la bonne cause. Avec ça je serai plus efficace, et je serai donc plus à même de remplir les tâches qui me seront assignées. C’est elle qui a voulu faire tout ça, elle doit participer puisqu’elle a beaucoup plus d’argent que nous! » raisonna le fiston avec de grands éventails des bras, avant de quitter le magasin.

Jallie, elle, rasait presque les murs des habitations de Brenadad. Elle avait atterri dans une partie de la ville bien moins dense en population active. Elle passait à côté d’un passage entre deux bâtiments quand une main lui saisit le poignet avec une poigne brusque. Elle fut immédiatement jetée dans un coin isolé derrière les habitations. Elle releva la tête et vit un galter aux poils gris sombre lui faire face avec un grand sourire machiavélique. Le galter la gifla et l’attrapa par la gorge violemment pour la plaquer contre le bois plus loin.

-« T’as de l’argent toi, hein… »

-« Non, je n’ai rien », objecta Jallie, mais ses paroles avaient peine à sortir sous la pression de la main poilue.

Cependant, son agresseur semblait avoir compris. A moins qu’il ne devinât par habitude.

-« Mais oui, mais oui… » se moqua-t-il avant de la reposer à terre. »Donne-moi tout, chri, vêtements, tout! »

Jallie, prise d’un élan d’adrénaline, dégaina le poignard accroché sur sa hanche. Mais à peine avait-elle levé la main que l’adulte lui saisit. Elle relâcha l’arme sous la compression que subissait son poignet. Le bandit lui colla une gifle de son autre main, et la plaqua à nouveau contre le bois rugueux. Cette action arracha à la jeune fille un cri de douleur. C’est à cet instant que Jallie constata, à son plus grand désarroi, que le galter était accompagné par un autre individu de la même race, au poils bruns, qui observait cette situation avec un sourire presque jubilant.

-« Elle est armée, la petite, hein! Retire-lui son carquois, elle pourrait essayer de te planter avec un carreau! » conseilla l’acolyte.

-« Elle a qu’à essayer, tiens! » rétorqua sèchement l’autre, avant de jeter Jallie derrière-lui, devant l’autre.

Il s’avança lentement vers elle, alors que son collègue brun la ceintura de ses bras.

-« Je veux pas juste prendre ce que tu as, je veux surtout que toi t’aies plus rien, sale humaine! Ceux de ta race ont déclenché tout ce qui nous arrive! » accusa-t-il, une haine palpable dans le regard.

Jallie détestait cette situation. Elle ressentait l’impuissance et la vanité de ses propos. »Je suis assez grande » qu’elle avait dit. »Sûrement pas encore » songea-t-elle. Elle tentait de se débattre comme une petite lionne, mais le galter était trop fort pour elle, étant adulte. Cette sensation de vulnérabilité lui fit prendre conscience d’une chose sûre: jamais elle ne voudrait l’éprouver à nouveau. Jamais. Mais pour l’instant elle était aux mains de ces gens, et elle devait impérativement s’en libérer. Impérativement, mais impossible. Que fait-on alors? »On subit« , se dit-elle. Elle regardait le galter grisâtre qui lui faisait toujours face, son poignard en main. Il se mit à savourer sa victoire de toute son âme, quand un éclair lui frappa soudainement la tête par le haut. L’agresseur s’écroula, inerte. L’autre se retourna immédiatement, au moins autant surpris que Jallie l’était. Ceci à l’exception près que lui était terrifié, alors qu’elle était grandement soulagée. L’adolescente faisait alors face, cette fois, à sa sauveuse, une harnassienne aux cheveux blonds vêtue de rouge, qu’elle reconnue dans la seconde.

-« Va t’en! Ou je te jure »

-« Que tu la tueras? » coupa sereinement Blaudé Milnol. »Tu n’as pas remarqué que c’est feu ton ami qui avait le poignard? »

Le galter brun zyeuta le sol précipitamment et vit le poignard au sol.

« Je ne te conseille pas. Tu n’as rien à gagner. »

Le galter réfléchit l’espace d’un instant, avant de prendre la meilleure décision. Il relâcha Jallie brusquement, avec l’énergie soufflante de la peur.

-« D’accord, tiens je te la laisse! » beugla l’être poilu à crinière plus foncée que les poils qui recouvraient son corps.

Il avait pris un air de celui qui arrange la situation, l’air de dire »très bien, c’est bon, on est quitte, tranquille ». Jallie se retourna immédiatement vers son agresseur, à mi-chemin entre lui et Blaudé. Mais celle-ci leva malgré tout la main vers le galter qui se vit comme dévoré par une sorte d’énergie rouge sombre, et noire. Il n’eut pas le temps de crier qu’il s’écroula. »Pour mourir si vite, ils doivent être très faibles, probablement pas entraînés du tout« , pensa Jallie. »Facile de s’attaquer en nombre à plus jeune« .

-« Ramasse ton poignard », ordonna presque l’harnassienne.

-« Merci. Infiniment », gratifia Jallie en récupérant sa petite arme.

-« Où sont les Gomfore? »

-« Tu te rappelles d’eux? »

-« Bien sûr que je me souviens d’eux. Ce qui n’était visiblement pas vraiment leur cas. Pourquoi es-tu seule? » demanda la kallato, avec un léger sourire amicale.


A la prochaine pour le chapitre 8 qui sera plus court, en une seule partie d’ailleurs 😉

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