Chapitre 7 (2/2) – Chroniques de Salfia Tome 1

Voilà la suite et fin du chapitre 7. J’espère que vous l’avez pas trouvé trop long, si c’est le cas faites-le moi savoir pour que les prochaines parties soient plus courtes.


Jallie suivait toujours le curieux personnage, qui ne changeait pas d’expression. Elle se mit à courir, quand une main lui attrapa violemment le bras gauche et la força à se retourner. Elle se sentit alors comme désabusée, la forêt reprenant son aspect initial. Joll lui faisait alors face avec un air à la fois extrêmement inquiet et soulagé.

-« Ne le suis surtout pas! »

Jallie le regarda pendant une fraction de seconde, et se retourna vers la créature, qui avait disparu. L’envoûtement aussi ne se ressentait plus. Elle se demandait alors comment cette mystérieuse créature avait pu autant l’attirer. Elle était à la fois incrédule, et interrogative. Elle remarqua que Joll respirait de façon particulièrement bruyante.

-« Qu.. Qu’est-ce que c’était? » balbutia-t-elle, encore en proie au doute et à l’incompréhension.

-« Un souffleur. Écoute-moi bien, Jallie, ne suis plus jamais ces choses, d’accord? » gronda le quadragénaire en la secouant par le bras.

Il portait un air que jamais Jallie n’avait vu son visage. Il paraissait même pâle.

« Je m’en voudrais trop si une de ces créatures… T’emmenait… »

-« Comment ça, qu’est-ce qu’il se passe? »

-« Les souffleurs t’attirent avec leur douce musique envoûtante, puis ils t’emmènent jusqu’à une espèce de gros trou de serpent dans des pierres, et ils y rentrent. Leur musique continue, t’invitant à les suivre, jusqu’à ce que tu pénètres dans le noir avec eux… »

-« Et ensuite? »

-« Personne ne sait ce qu’il se passe si tu les suis… Mais on n’a jamais revu une personne qui l’avait fait. On dit que ce sont des esprits, qui capturent les gens pour les emmener dans une sorte d’enfer sombre et inconnu… »

-« Tous les enfers sont inconnus… » répliqua Jallie, qui commençait à reprendre ses esprits.

-« Celui-là l’est encore plus… Ne refais jamais ça! »

Jallie prit frénétiquement le grand homme dans ses bras. Sa tête collée sur le torse volumineux du combattant, elle souffla de soulagement.

-« Merci, Joll. Merci infiniment. »

-« Pas de quoi, ma petite. »

-« M’appelle pas comme ça », rétorqua la jeune fille en souriant à son ami.

Jallie lâcha ensuite Joll.

-« Allons-y. »

Sur ces mots, le guerrier se retourna et commença à marcher. Trente secondes plus tard, Jallie ne reconnaissait même pas les endroits par lesquels ils passaient, que ce soit les arbres, les plantes, les courbes de la terre…

-« Je me suis autant éloignée? »

-« On dirait bien. »

-« Mais… Joll, pourquoi tu es venu? Vous étiez censés me laisser tranquille. »

-« Tu n’as pas remarqué, mais cela faisait plusieurs minutes. Les souffleurs altèrent la perception du temps. »

-« Et pourquoi les autres ne t’ont pas accompagné? »

-« Ils disaient que tu devais être occupée. Surtout Dyûl, elle m’a presque grondé quand je suis parti te chercher », raconta Joll en riant presque sur la fin de phrase.

-« Mais alors, pourquoi tu es quand même venu? »

-« Tu sais bien. Je déteste attendre. »

Jallie éclata de rire, libérant toute la tension qui l’occupait jusque-là.

-« Je te reconnais bien là! »

-« Eh, mon impatience t’a sauvé la vie, même plus! » s’exclama Joll en regardant la jeune humaine.

-« En effet. »

-« Tu sais, au début, je croyais que tout le monde détestait attendre comme moi », lui avoua Joll avec un air plaisantin.

-« Haha, et tu t’es rendu compte que tu étais un cas particulier? »

-« C’est toi qui dit ça? »

-« Qu’est-ce que tu veux dire? » demanda Jallie, surprise de ces propos.

-« Tu sais, c’est pas commun une fille qui sait pas que Sahon existe, que les factions se font la guerre, que les souffleurs sont dangereux… »

-« Hein? Quelles factions, c’est quoi ce truc encore? »

-« Oh, tu le sauras en temps voulu.<<Encore>>? Tu sais, il reste un paquet de choses que tu ne sais pas! »

-« Alors explique-moi! » cria joyeusement la jeune fille avant d’apercevoir le reste du groupe, assis près du gros arbre.

-« Plus tard, Jallie. Pas trop d’un coup, il faut que tu assimiles. »

-« Ben dis-donc, t’en as mis du temps pour quelqu’un qui n’aime pas attendre! » s’écria Dellas en se levant.

-« Je n’aime pas quand moi j’attends, si c’est toi je n’ai aucun problème en fait. »

-« Pourquoi avez-vous mis autant de temps à revenir? » demanda calmement Zacri, l’air neutre.

-« Souffleur. Elle ne savait pas. »

Dyûl poussa un grand cri d’étonnement en plaquant sa main contre sa fine bouche. Jallie la regarda sans rien dire.

-« Et ben, l’impatience sauve des vies maintenant! » s’exclama Dellas.

-« C’est ce que je lui ai dit! » répliqua Jallie, quand de la pluie se mit à tomber à nouveau, aussi fort qu’avant leur faux départ.

-« Déjà?! » hurla Dellas, qui s’adressait au ciel lui-même.

-« Peut-être que les souffleurs ont le pouvoir d’arrêter la pluie… » dit Zacri. »C’est vrai, je n’ai jamais entendu parler d’un souffleur qui était apparu sous la pluie. Ni même de nuit ou sous la neige. Peut-être que ces esprits ont besoin que le jour soit éclatant… »

-« Mouais… Qui sait? » répondit Joll en commençant à marcher.

Il fut suivi de Dellas et puis Zacri. Dyûl lança un sourire bienveillant à Jallie, avant de se mettre elle aussi en route. Cette dernière marcha alors aux côtés de l’harnassienne à la chevelure bleutée. Elle remarqua ainsi des petites attaches de tissus dans ses cheveux, qui formaient des petits groupes de mèches très jolis. Elle admirait la beauté et le sang froid de l’harnassienne, sa bonne humeur qu’elle parvenait à partager avec ses compagnons… Elle appréciait ce genre de personne, qui pourrait faire du monde un vrai paradis. Ce pouvoir était également en elle, elle en était convaincue. Bientôt, Dyûl, qui se situait alors sur la droite de Jallie, sortit une petite bouteille d’eau ronde de son sac dans laquelle elle but par petites gorgées.

-« Tu as combien de trucs dans ton petit sac? » demanda Jallie avec un air interrogatif et surpris.

-« Plus que je ne pourrais en compter. J’ai fait le plein avant de partir, tu t’en doutes bien. »

Jallie scruta le petit sac bleu avec insistance, le sourcil arqué façon The Rock.

-« Je ne pense pas qu’elle sache comment ça marche », intervint Dellas.

-« Ah, c’est juste », se rendit compte l’harnassienne. »Tu vois Jallie, certaines personnes connaissent des enchantements, en particulier les vanassynes dont nous t’avons parlé avant de partir. Certaines d’entre elles connaissent un enchantement permettant d’augmenter la capacité d’un sac en volume contenu, jusqu’à ce qu’il puisse contenir une salle entière d’objets divers. En fouillant un sac enchanté, il suffit de penser à ce que tu veux prendre pour le sortir. C’est très pratique pour les longs voyages, où l’on ne peut s’encombrer, comme c’est le cas maintenant. »

-« Quoi? Mais c’est génial! Et le sac de Dellas aussi est enchanté? » s’exclama Jallie.

-« Non, nous n’avons pas les moyens. Ce service est payant. Très cher », répondit le jeune homme.

-« T’as qu’à parler de tes couilles, comme tu l’as si bien appris à ton père », gronda presque la jeune fille.

-« Quoi? » s’étonna Dyûl.

L’harnassienne n’était visiblement pas du genre à inclure des termes grossiers dans ses conversations. A l’évidence.

-« Eeeuh, c’est une technique pour marchander… » se justifia Dellas, un sourire coupable aux lèvres.

-« Je me demande bien en quoi cela aide à faire baisser un prix… » râla presque la jeune blonde.

-« C’est simple, Jallie. Tu vois à force de discuter avec différentes personnes »

-« Tu voyages tant que ça, toi? » interrompit Joll, mais son fils continua sans même lui jeter l’ombre d’un regard.

-« J’ai fini par remarquer que les gens, en particulier les saintes-nitouches comme Dyûl et la majorité des religieux »

-« Eh! » coupa l’harnassienne sans perdre sa bonne humeur, prenant ces propos à la plaisanterie.

-« Se mettent mal à l’aise quand ils entendent des grossièretés, en particulier des choses crues et phalliques. Ils font donc en sorte d’esquiver la situation. Et pour cela », dit-il en haussant le ton, un soupçon de contentement dans la voix, »ils essaient de changer de sujet, voire de mettre fin à la discussion, ce qui passe souvent par l’éloignement de celui qui dit ces grossièretés. C’est pourquoi en utilisant, à répétition, de tels impolitesses, tu pousses un vendeur à te laisser un objet au prix que tu demandes, dans le but de te faire partir au plus vite et de ne plus ressentir ce malaise. Voilà la technique Gomfore », conclut-il avec un clin d’œil complice.

-« C’est du joli ça… Et toi, tu l’imites? » lança Dyûl à Joll, comme une mère à son enfant.

-« Et ben… Ça marche… » répondit-il à voix basse, pleinement honteux.

-« Mais, pour en revenir à l’argent », continua Jallie, »comment tu en as eu assez toi? »

-« En fait, quand mon père est mort, Joll et l’autre amie de mon père, Honesse, m’ont promis d’être là si j’en avais besoin. Et ils m’ont laissé des présents, comme un dédommagement. Celui de Joll était une pierre précieuse, très rare, que j’ai laissée chez moi, à Gesil. Celui d’Honesse était tout simplement une grosse somme d’argent, donnée en main propre. Cela m’avait fait tout drôle, car je n’avais que cinq ans. Bref, voilà comment j’ai eu assez d’argent. Et j’en ai toujours beaucoup, si tu veux tout savoir. »

-« Tu devrais pas lui dire ça… » pensa Dellas à voix haute, presque accidentellement.

-« Pour qui tu me prends, c’est pas moi la voleuse ici… » répliqua la jeune fille avec un regard défiant.

-« Fier de l’être, au moins moi je survis! »

-« Qui est l’amie de Joll et de ton père? Et pourquoi elle n’est pas avec nous? »

-« Tu sais Jallie, la mort de Frennks nous a tous chamboulés, moi et elle en particulier… Elle a donc décidé de se séparer de moi afin d’oublier… Tout ce qui nous était arrivé… »

-« Qu’est-c »

-« Plus de questions », coupa net Joll, alors que Jallie s’apprêtait à poser une autre question à propos de la bande des trois anciens compagnons.

Un silence embarrassant s’ensuivit. Aucun des compagnons n’osait le briser. Ils se contentaient tous d’avancer en silence, dans la forêt. Les gouttes de pluie masquèrent les larmes qui coulaient des yeux de Joll, qui fixaient imperturbablement le sol enraciné. Dyûl s’avança alors, mais avec cette appréhension que seul un dresseur montrait, quand il devait se rapprocher d’un géhabro méfiant. Elle alla doucement caler sa tête sur l’épaule du guerrier, qui ne réagit pas. Elle marchait alors, en gardant sa tempe contre le trapèze ressortant de l’artiste martial. Jallie et Dellas les observèrent sans savoir que dire, puis le jeune homme jeta un regard plein de sens à Jallie. On pouvait y lire: « Tu vois, je te l’avais dit… ». Jallie baissa les yeux en faisant la moue, ce qui équivalait à une réponse silencieuse. Dyûl et Joll ressemblaient davantage à un père et sa fille qu’à deux amants, c’est sûrement pour cela que les autres ne se sentaient pas mal à l’aise à l’excès.

La pluie quant à elle, tapageait d’autant plus, comme si le ciel ressentait la douleur profonde de l’ami aimant. Zacri posa un poing contre son front tout en continuant d’avancer. C’est ce qu’il faisait toujours quand une difficulté s’annonçait, comme pour se consulter intérieurement pour se préparer à l’affronter. Le métal mouillé de son armure lui refroidit la face, mais peu lui importait car c’était une fierté de porter un cadeau de son dieu.

En plein milieu d’après-midi, vers environ 19 heures(sur 32 c’était le milieu d’après-midi), la pluie avait cessé depuis un long moment, et les compagnons marchaient toujours dans la terre de la forêt de Béluâtre. Zacri sifflait une chansonnette, tandis que Dyûl regardait droit devant elle, l’air pensif. C’est à ce moment qu’ils aperçurent une clairière, baignée dans un puits de lumière. Elle était en majorité cachée derrière des gros buissons. Mais ceux-ci formaient un trou faisant office d’entrée, qui laissait entrevoir un arbre grand, large et bien singulier.

-« Ouaw, c’est beau », s’écria Dyûl, les yeux étoilés.

-« Allons voir », initia Jallie.

Les cinq personnages pénétrèrent alors par l’ouverture dans les buissons vert sombre. Ils se retrouvèrent vite devant l’arbre, qui était très haut, et assez large pour que qu’on puisse vivre en son tronc. Il était constitué d’une écorce brune craquelée, mais le détail le plus surprenant était les lianes qui pendaient de toute part, s’éloignant de l’arbre. Celles-ci étaient d’un vert opaline magnifique, et à leur bout se trouvaient des sortes de pétales vert clair, un vert luisant, comme magique. Cet arbre, entouré de lueurs blanches étincelantes, paraissait enchanté. Il n’était pas anodin, c’était une certitude. Jallie était sans aucun doute la plus abasourdie de tous.

-« Je ne pensais pas le voir un jour… » lâcha Zacri, les yeux dans le vide.

-« De quoi tu parles? » demanda Dyûl.

-« J’ai entendu la légende de cet arbre. On dit que rares sont ceux qui ont pu le voir de leurs propres yeux comme nous le faisons nous-même. On dit qu’il change toujours de position, tout en restant dans la forêt de Béluâtre, mais sur ce détail rien n’est sûr. L’Halaniccia, on l’appelle. Je suppose que Joll peut nous traduire ce terme. »

-« Oui. Cela signifie arbre du destin. Halani signifie destin, tandis que ccia désigne un arbre. »

-« Voilà. Vous en savez autant que moi. C’est une chance de voir cet arbre. »

-« Et qu’a-t-il de particulier? » demanda Jallie, impatiente.

-« Son apparence… »

-« Mais quoi d’autre, concrètement? Vous avez vu la magie qu’il dégage… »

-« Il a probablement certaines vertus, certains pouvoirs, qui sait… En tout cas, nous ne le toucherons pas. Cet arbre a un caractère sacré », prevint Dyûl.

-« Oui. »

L’harnassienne aux cheveux de minuit fit soudain un bref mouvement descendant de la tête, comme si elle entendait quelque chose, à l’instant.

-« Qu’y a-t-il? » s’inquiéta Joll.

Dyûl lui adressa un signe de la main, probablement pour lui intimer d’attendre, ce qu’il fit. Elle releva la tête et rouvrit les yeux.

-« Blaudé me dit qu’elle est bientôt arrivée à Brenadad. Nous devrions nous hâter. »

-« Comment ça elle, te le dit? » demanda Dellas, dubitatif.

-« A vrai dire, Blaudé possède certains pouvoirs assez spéciaux… »

-« Oui, ça on a remarqué. »

-« Parmi ceux-ci, il y a le pouvoir de télépathie. Blaudé peut parler par la pensée à quelqu’un, si cette personne ne se situe pas trop loin d’elle. »

-« Et toi, tu peux lui répondre? »

-« Non, seule elle possède ce don. »

-« Cela doit être vraiment pratique! » s’exclama Joll.

-« Oui, ça l’est. »

-« Et bien, continuons alors! » brefa Jallie.

Dyûl lui adressa un signe de la tête, acquiesçant, et les compagnons ressortirent par l’unique entrée de la clairière magique. Joll regarda sa boussole et le groupe reprit la direction du sud. Quelques heures plus tard, avant que la nuit ne commence à tomber, ils aperçurent l’orée de la forêt. Dellas lâcha un cri de contentement, alors que Jallie regardait les étendues d’herbes qui leur apparaissaient.

-« Nous voilà à la fin de la forêt de Béluâtre. Nous-y sommes presque », conclut Dyûl.

Quelques mètres plus loin, une fois hors des bois, Zacri observait autour de lui, l’air de chercher quelque chose.

-« Où est-ce qu’on est… » disait-il. »A l’est ou à l’ouest de la ville… »

-« Je pense que l’on est à l’ouest », dit clairement Joll, l’air sûr.

-« Et à quoi tu vois ça? »

-« Eh bien, Brenadad est à notre gauche, sachant que nous sommes tournés vers le sud, c’est donc l’est. »

Zacri regarda encore en grimaçant. Il poussa une onomatopée d’étonnement quand il aperçut de loin la ville qui, vu de là, n’était qu’une grosse tâche brune, à peine plus.

-« Et ben on a pas atterrit loin, tant mieux! »

-« Ça facilite bien les choses », remarqua Dellas.

-« Allons-y », dit Dyûl.

Ils se mirent à marcher vers la ville, dans les herbes vert bruni qui couvraient partout la terre, empêchant même de voir cette dernière. Plus loin, on pouvait voir d’autres forêts. Joll n’avait pas menti en disant à Jallie que la plupart des terres de l’Ornée étaient recouvertes de forêt.

-« Je trouve ça bizarre qu’il n’y ait pas de route de ce côté de la ville », murmura presque Zacri.

-« C’est parce qu’il n’y a pas grand-chose ici. Regarde ta carte, il y a peu de villages au nord-ouest de Brenadad », répondit Joll sur un ton explicatif.

-« Ah ouais. C’est logique. Quoiqu’une route ça coûte quand même pas grand-chose, mais bon… »

-« Moi, en tout cas, ce que j’apprécie ici, c’est qu’on ne dépend d’aucun royaume. Terre neutre, loi inexistante, tout comme les formes d’autorités. Ça, ça me plaît », se réjouit Dellas.

-« Ça va vite changer quand on partira de Brenadad demain », répliqua Joll.

-« Rabat-joie. »

Le guerrier mate lança un sourire faussement hautain à son fils unique. Une fois arrivés près de l’entrée du village, Jallie ne put que remarquer que cette ville n’avait rien à voir avec Grandatum. Elle n’était pas entourée d’un grand mur, complètement ouverte, aucune porte. Les maisons étaient ici moins hautes, et constituées de briques et de pierres, le toit en bois foncé. Beaucoup de gens travaillaient, ou discutaient tout simplement. On était très loin du vacarme de Grandatum, bien que la ville ne se trouvait pas être silencieuse. Les magasins y étaient moins nombreux, mais plus que ce que Jallie attendait.

-« Bonjour, savez-vous où se trouve l’auberge la moins chère de cette ville, s’il vous plaît? » interpella Dyûl.

-« Non, désolé chère demoiselle » , nia le galter qui passait par là.

-« Bon, on va devoir demander à quelqu’un d’autre », dit Dyûl une fois le passant parti.

Ils arrivèrent très vite dans la ville, entre les maisons, sur une route creusée dans le sol. De nombreux travailleurs traînaient des brouettes remplies de terre et de bois. Non loin devant eux, après une avancée de quelques mètres, les voyageurs se trouvaient au pied d’une scène construite avec du bois, dont une seule partie de quelques mètres carrés était utilisable, le reste de l’estrade étant encore en construction.

-« Une fête est en préparation? » s’interrogea Zacri, neutre.

-« Oui, la fête qui précède le Temia, vous êtes des étrangers? » s’enquit une magnifique harnassienne.

Visiblement, c’était une danseuse, d’après les talons hauts recouverts de décorations en tissu précieux qui la chaussaient.

-« Oui, nous venons de l’île de Gesil et ne sommes ici que pour la nuit. Qu’est-ce que le Temia, mademoiselle? » articula poliment le combattant en armure.

Jallie fut bien surprise de l’entendre parler aussi courtoisement. Elle s’était peut-être forgée une opinion trop vite en ce qui concernait Zacri Felenas. Très certainement.

-« Alors laissez-moi tout vous expliquer, mon cher », renchérit la danseuse aux mi-longs cheveux bruns foncé. »Le Temia est une fête spécifique à Brenadad. Cette fête a lieu chaque mois, le 17ème jour, et est là tout simplement pour nous permettre de profiter du fait que nous sommes encore en vie, et que Doln n’a pas encore jugé utile de raser notre belle ville de la carte. Nous commençons la soirée en commémorant les vies perdues des villes et villages n’ayant pas eu notre chance. Ensuite le spectacle commence, avec au programme de celui-ci: danseuses, comme vous pouvez le voir, mais aussi musique, pièces de théâtre et aussi toutes sortes d’autres divertissements destinés à ravir les habitants, ainsi que les voyageurs de passage tels que vous. »

-« Excellente idée. Il est bon de voir que certains n’ont pas perdu le goût de vivre, tout en prenant soin de savourer celui-ci. Mais dîtes-moi, pourquoi donc fêter le Temia tous les 17èmes du mois? »

-« Eh bien, mon cher, parce que l’apparition de Doln, sa découverte tout du moins, a eu lieu le 17 du mois de Nora, en l’an 0 comme vous vous en doutez. Étant donné que nous sommes le 17 du mois de Bebtara, 6ème mois de l’année, cela fait donc 5 ans et 5 mois que Doln se trouve sur le grand continent. »

-« Je ne savais pas cela. Au risque d’abuser de votre serviabilité, mademoiselle, peut-être pourriez-vous nous indiquer où se trouve l’auberge la moins chère de la ville? »

La danseuse vêtue de vêtements de soie rouges et blancs se mit à gémir, comme de satisfaction.

-« Mon cher ami, la nuit du Temia, toutes les auberges sont absolument gratuites, et ce, pour tout le monde et sans exception quelle qu’elle soit. Je vous conseillerais donc, La Fée d’Orné, l’auberge qui se situe juste derrière vous. C’est celle où je suis pour la nuit, car il se trouve que je ne viens pas non plus de cette ville. »

-« Et d’où venez-vous donc? »

-« Nous aurons très certainement l’occasion d’en papoter ce soir, mon cher », souffla tendrement la danseuse.

Zacri lui adressa un signe de la tête, puis il se dirigea vers La Fée d’Orné, suivi des quatre autres du groupe. Dyûl le regardait d’un air soupçonneux.

-« Depuis quand tu parles aussi poliment? » demanda Jallie, qui disait tout haut ce que les Gomfore pensaient aussi tout bas.

-« Depuis toujours. Tu sais, il faut être courtois au possible quand on parle à une femelle. C’est la bonne façon de se comporter, vois-tu. »

Jallie remua la tête comme un élastique en signe de compréhension.

-« Et depuis quand tu te laisses charmer comme cela? »

-« Voyons Dyûl, cette harnassienne était très courtoise, je n’ai fait que lui rendre la pareille. C’est une bien agréable personne. »

-« Dit-il », grogna presque son amie, un brin jalouse. »Bon, je vais aller voir l’aubergiste pour lui demander si il a vu Blaudé. Vous m’attendez ici, au cas où elle arriverait à l’instant. »

-« Oui », fit Joll.

La jeune harnassienne pénétra dans l’auberge par la porte en bois entourée de ferraille propre. Celle-ci n’était point du tout rouillée, car elle se situait sous un long porche, qui s’étendait des deux côtés du bâtiment, probablement attaché à d’autres possessions. Pendant ce temps, Jallie scrutait les alentours. Des gens qui avaient l’air joyeux, d’autres dont le visage était assombri par la corvée, mais tous étaient assez pressés. Il devait être environ 26 heures, car la densité lumineuse du jour avait diminué, sans pour autant prévenir de l’arrivée prochaine de la nuit.

-« Joll, c’est quoi l’ordre des mois de l’année déjà? »

-« Nora, Besra, Gira, Lebra, Pollera, Bebtara, Khilera, Fetara, Willara. Nous sommes le sixième de l’année, les deux tiers donc. »

-« Merci, j’avais un peu oublié.. Ce n’est pas le genre de leçons qui me fascinaient. »

C’était comme cela en Salfia. Les dates fonctionnaient ainsi: les années étaient chiffrées en nombre écoulé avant et après La Faille, ils étaient donc en 5 après LF. Les mois étaient, comme précédemment cité, au chiffre de 9, et comportaient chacun 38 jours, chaque jour comprenant 32 heures. Les heures étaient constituées de 60 minutes, chacune d’elles composées de 60 secondes. Simple, non?

-« Une fête, c’est cool ça! » déclara Dellas, visiblement ravi.

-« Ouais, c’est vrai. C’est bien qu’ils en fassent une tous les mois, ça aide les gens à subir les aléas de la vie », affirma Joll.

Dyûl ressortit à l’instant même de l’auberge. Elle faisait la moue en se dirigeant vers sa bande.

-« Non, il dit qu’aucune harnassienne de ce genre n’est venue aujourd’hui. »

-« Bof… Plus qu’à attendre, alors. Je vais visiter la ville, moi, peut-être que je la croiserai », annonça Zacri en s’éloignant à reculons avant de se retourner vers la partie en construction de la scène pour la longer.

-« On va faire pareil, je crois », suivit Joll.

-« Ouais », confirma Dellas.

-« Bien. J’ai déjà pris la clé de notre chambre. Ils en avaient encore deux pour six personnes. Je vous attendrai là. »

Sur ces paroles, Dyûl se redirigea vers l’auberge de la Fée d’Orné. Les Gomfore fixèrent alors Jallie sans mot dire.

-« Quoi? » s’inquiéta la jeune fille.

-« Ben tu viens avec nous ou tu vas avec elle dans la chambre? » répliqua Dellas en haussant les épaules frénétiquement.

-« Je voudrais faire le tour, moi aussi. Mais j’aimerais le faire seule, je suis assez grande », argumenta Jallie avec une intense conviction.

Mais Joll la regarda avec un air mécontent. Il finit vite par secouer la tête sur les côtés, comme s’il acceptait malgré tout son désaccord, ce qui était certainement le cas.

-« D’accord. Mais tu fais bien attention, hein! T’as un poignard, n’oublie pas. »

-« Oui, ne t’en fais pas Joll. »

La jeune fille se dirigea alors vers l’autre côté de l’estrade, où des danseuses commençaient déjà à répéter. Elle passa à côté en les regardant, pas particulièrement étonnée. Les Gomfore rebroussèrent chemin, en direction d’un magasin d’armes qu’ils avaient entrevu en arrivant en ville. Ils parvinrent bientôt à ce magasin, dont l’enseigne était un espadon plus gros que Joll, accroché juste au-dessus du paillasson d’entrée.

-« T’as pas intérêt à ce qu’il chute quand tu passes… » ironisa le guerrier paternel.

-« Y a que toi qui possède une poisse assez grande pour ça! »

-« Haha, si tu savais… »

Jallie, elle, se trouvait devant un petit garçon qui soufflait du feu. Il était jeune, mais l’enfant faisait visiblement partie de ceux qui allaient performer durant la soirée. Il se tenait face à un mur de bois, sur lequel étaient plantés trois petits bâtons horizontaux, au bout desquels pendaient une minuscule boule de laine, pas plus large que le doigt de Jallie. Le garçon souffla une petite boule de feu précise sur chacune des trois boules en un instant, et parvint à tous les brûler, sans toucher aux bâtonnets. Jallie applaudit immédiatement devant une telle démonstration d’adresse, surtout à cet âge. Le garçon lui lança un sourire gratifiant, puis alla récupérer les bâtonnets. Jallie continua d’avancer dans la ville, s’écartant un peu du centre d’attention de celle-ci, afin de la voir dans son ensemble.

-« Regarde ça! » s’exclama Dellas.

-« Pas mal. Tu comptes les acheter? »

Le jeune homme aux cheveux châtain clair tenait deux dagues au manche de cuir. Mais les lames de ces dagues, qui se trouvaient être plus grandes de quelques centimètres que celles de Dellas, étaient d’une couleur bleu sombre, entourées d’un tranchant blanc, très aiguisé.

-« Ah ça oui! Je vais demander un peu d’argent à Dyûl! » s’écria le jeune homme en marchant vers la sortie du magasin d’armes.

-« Ce n’est pas parce que tu sais qu’elle détient beaucoup de fonds que tu dois lui en demander à la légère comme ça! » le tança son père.

-« A la légère? Hé, c’est pour la bonne cause. Avec ça je serai plus efficace, et je serai donc plus à même de remplir les tâches qui me seront assignées. C’est elle qui a voulu faire tout ça, elle doit participer puisqu’elle a beaucoup plus d’argent que nous! » raisonna le fiston avec de grands éventails des bras, avant de quitter le magasin.

Jallie, elle, rasait presque les murs des habitations de Brenadad. Elle avait atterri dans une partie de la ville bien moins dense en population active. Elle passait à côté d’un passage entre deux bâtiments quand une main lui saisit le poignet avec une poigne brusque. Elle fut immédiatement jetée dans un coin isolé derrière les habitations. Elle releva la tête et vit un galter aux poils gris sombre lui faire face avec un grand sourire machiavélique. Le galter la gifla et l’attrapa par la gorge violemment pour la plaquer contre le bois plus loin.

-« T’as de l’argent toi, hein… »

-« Non, je n’ai rien », objecta Jallie, mais ses paroles avaient peine à sortir sous la pression de la main poilue.

Cependant, son agresseur semblait avoir compris. A moins qu’il ne devinât par habitude.

-« Mais oui, mais oui… » se moqua-t-il avant de la reposer à terre. »Donne-moi tout, chri, vêtements, tout! »

Jallie, prise d’un élan d’adrénaline, dégaina le poignard accroché sur sa hanche. Mais à peine avait-elle levé la main que l’adulte lui saisit. Elle relâcha l’arme sous la compression que subissait son poignet. Le bandit lui colla une gifle de son autre main, et la plaqua à nouveau contre le bois rugueux. Cette action arracha à la jeune fille un cri de douleur. C’est à cet instant que Jallie constata, à son plus grand désarroi, que le galter était accompagné par un autre individu de la même race, au poils bruns, qui observait cette situation avec un sourire presque jubilant.

-« Elle est armée, la petite, hein! Retire-lui son carquois, elle pourrait essayer de te planter avec un carreau! » conseilla l’acolyte.

-« Elle a qu’à essayer, tiens! » rétorqua sèchement l’autre, avant de jeter Jallie derrière-lui, devant l’autre.

Il s’avança lentement vers elle, alors que son collègue brun la ceintura de ses bras.

-« Je veux pas juste prendre ce que tu as, je veux surtout que toi t’aies plus rien, sale humaine! Ceux de ta race ont déclenché tout ce qui nous arrive! » accusa-t-il, une haine palpable dans le regard.

Jallie détestait cette situation. Elle ressentait l’impuissance et la vanité de ses propos. »Je suis assez grande » qu’elle avait dit. »Sûrement pas encore » songea-t-elle. Elle tentait de se débattre comme une petite lionne, mais le galter était trop fort pour elle, étant adulte. Cette sensation de vulnérabilité lui fit prendre conscience d’une chose sûre: jamais elle ne voudrait l’éprouver à nouveau. Jamais. Mais pour l’instant elle était aux mains de ces gens, et elle devait impérativement s’en libérer. Impérativement, mais impossible. Que fait-on alors? »On subit« , se dit-elle. Elle regardait le galter grisâtre qui lui faisait toujours face, son poignard en main. Il se mit à savourer sa victoire de toute son âme, quand un éclair lui frappa soudainement la tête par le haut. L’agresseur s’écroula, inerte. L’autre se retourna immédiatement, au moins autant surpris que Jallie l’était. Ceci à l’exception près que lui était terrifié, alors qu’elle était grandement soulagée. L’adolescente faisait alors face, cette fois, à sa sauveuse, une harnassienne aux cheveux blonds vêtue de rouge, qu’elle reconnue dans la seconde.

-« Va t’en! Ou je te jure »

-« Que tu la tueras? » coupa sereinement Blaudé Milnol. »Tu n’as pas remarqué que c’est feu ton ami qui avait le poignard? »

Le galter brun zyeuta le sol précipitamment et vit le poignard au sol.

« Je ne te conseille pas. Tu n’as rien à gagner. »

Le galter réfléchit l’espace d’un instant, avant de prendre la meilleure décision. Il relâcha Jallie brusquement, avec l’énergie soufflante de la peur.

-« D’accord, tiens je te la laisse! » beugla l’être poilu à crinière plus foncée que les poils qui recouvraient son corps.

Il avait pris un air de celui qui arrange la situation, l’air de dire »très bien, c’est bon, on est quitte, tranquille ». Jallie se retourna immédiatement vers son agresseur, à mi-chemin entre lui et Blaudé. Mais celle-ci leva malgré tout la main vers le galter qui se vit comme dévoré par une sorte d’énergie rouge sombre, et noire. Il n’eut pas le temps de crier qu’il s’écroula. »Pour mourir si vite, ils doivent être très faibles, probablement pas entraînés du tout« , pensa Jallie. »Facile de s’attaquer en nombre à plus jeune« .

-« Ramasse ton poignard », ordonna presque l’harnassienne.

-« Merci. Infiniment », gratifia Jallie en récupérant sa petite arme.

-« Où sont les Gomfore? »

-« Tu te rappelles d’eux? »

-« Bien sûr que je me souviens d’eux. Ce qui n’était visiblement pas vraiment leur cas. Pourquoi es-tu seule? » demanda la kallato, avec un léger sourire amicale.


A la prochaine pour le chapitre 8 qui sera plus court, en une seule partie d’ailleurs 😉

Chapitre 7 (1/2) – Chroniques de Salfia Tome 1

Chapitre 7, soupé en deux mais plutôt long malgré tout. Mais je suppose que maintenant que vous êtes bien lancés ça ira!


Chapitre 7 : Blaudé Milnol

La nuit était tombée. Le navire voguait loin en mer, aucune terre n’était encore visible, pas même un vulgaire îlot, et ce, depuis des heures. Dellas râlait auprès de Dyûl à côté du bastingage droit du navire.

-« Saleté de vent! Hier on a eu de la chance, il était bien dans notre sens et maintenant c’est le contraire! Comment tu veux avancer si même la nature est contre toi… »

Il dit cela avec un petit ton de rigolade, bien que l’exaspération fût palpable dans sa voix.

-« Quoiqu’il arrive, nous arriverons à bon port, à un moment ou à un autre, ne t’en fais pas et profite du voyage Dellas », positiva sereinement son amie, avec sa chaleur légendaire.

-« En parlant d’arriver à bon port, où est-ce que l’on va accoster exactement? »

-« Je n’en sais rien. On va vers le sud et ensuite on met l’ancre près d’une terre assez isolée… Voilà. »

-« Et si on se fait voler le navire? »

-« Actuellement, c’est le dernier de mes soucis. »

-« Pourquoi ne pas contourner le grand continent, et aller directement au sud par la voie des mers? Ce serait sans doute plus rapide. »

-« Pas rapide, précipité. Ton père te répète assez souvent la différence, non? » lança-t-elle avec un petit rire si mignon que même le jeune Gomfore se prit à l’apprécier sincèrement.

-« Ouais, il fait ça », répondit-il en essayant de rire d’une manière aussi agréable.

Ce fut plutôt réussi, car Dellas possédait un visage à rire.

-« En voyageant par la voie des terres, nous pourrons recruter ceux qui souhaitent joindre notre cause. Et en ces temps-là, il doit y en avoir plus d’un », raisonna l’harnassienne, dont le rire avait soudain diminué, mais qui demeurait de bonne humeur.

-« Oui, probablement. Du moins il faut espérer. »

-« Je n’en suis pas persuadé », intervint son père qui longeait la bordure de la coque.

-« Pourquoi cela, Joll? » demanda Dyûl, sans être réellement interrogative.

-« Eh bien si les gens sont, pour la plupart, devenus plus solidaires, ils n’en restent pas moins craintifs, et tiennent souvent à garder ce qui leur reste. Je ne suis vraiment pas convaincu que des masses de gens nous prêtent main forte, pour le coup. »

-« Oui, cette idée m’a traversé l’esprit », avoua Dyûl, sans abandonner son enthousiasme naturel. »C’est pourquoi nous aiderons certains peuples. Ainsi leur gratitude couplée à leur envie de voir ces massacres s’arrêter les pousseront à nous aider. C’est un peu l’idée. »

-« Ah, je vois. Le voyage vers le château de lune sera bien plus long que je ne l’aurai pensé à première vue », affirma Dellas, qui faisait la moue.

-« Jallie voulait découvrir Salfia, ça tombe bien », remarqua son père pour remonter le moral de son cher enfant.

-« Et c’est parfait. Elle a bien raison d’être curieuse. Elle a l’air très gentille. »

-« Oui. C’est à cet âge-là qu’une personne se forge pour devenir la base de l’individu qu’elle sera pour le restant de sa vie. Je compte bien faire son… éducation, si je puis dire », lui apprit Joll.

-« Oui, et qu’elle devienne quelqu’un de bien. »

Jallie et Zacri s’entraînaient tous deux, la jeune fille à la proue, l’homme ambitieux à la poupe. Ce dernier donnait des coups de poing dans l’air en envoyant un vent aussi furieux que possible. Zacri transpirait à grosses gouttes, mais l’entraînement qu’il se faisait subir depuis des années lui avait donner un cardio et une endurance à toute épreuve. Felenas comptait bien devenir un des plus grands combattants que le monde ait connus. Sa motivation à s’entraîner surpassait tous les traits de sa personnalité. Il envoya un gros coup droit devant lui, qui fendit l’atmosphère en deux.

-« Vous ne regretterez pas de m’avoir donné cette armure… »

Ses cheveux trempés comme dans de l’eau, il continuait ses frappes. Il n’avait aucune autre chose en tête pour le moment. Jallie, elle, montrait paradoxalement autant de concentration dans son travail de la magie élémentaire. La jeune fille à queue naissante générait déjà un cristal de glace deux fois plus gros qu’avant d’arriver sur Gesil. Cet exploit étant certainement dû au fait qu’elle s’exerçait depuis le début de l’après-midi. Elle s’essayait désormais à faire éclater le cristal de glace. Mais le diamant de givre, dont le peu de lumière reçu se dispersait à 360 degrés, refusait de se briser. Jallie souffla, bien à bout de force, lâcha l’emprise magique qu’elle avait sur le cristal, qui s’empressa de retomber au sol, sans pour autant déclarer forfait. En effet la chute ne suffit pas à fendre la glace de la jeune fille.

-« Au moins c’est solide… »

Elle commençait à transpirer malgré le bon climat qui régnait ce soir-là. Une légère brise lui caressa les joues, et lui retira les petites gouttelettes salées qui ornaient son visage. Cela lui plaqua un sourire épanoui aux lèvres. Elle profitait. Cet instant tranquille, où elle pouvait faire ce qu’elle désirait, aller voir ses compagnons ou rester sur la proue à ressentir le doux souffle du vent sur sa peau. Ce genre de moment purement agréable valait toutes les richesses du monde pour elle. Seule une personne qui avait vécu privée de liberté pouvait réellement apprécier cette dernière. Pour les autres ce n’était qu’un vague concept.

Ses cheveux blonds flottant dans l’air, Jallie leva le bras pour reformer un cristal de glace, d’un volume presque égal au précédent. Elle se concentra alors pour le faire éclater… Sans succès. Le conseil de Joll lui revint alors en tête. Elle devait garder les yeux ouverts et fixer son objectif en l’imaginant s’effectuer. Malgré son réflexe de fermer les yeux pour mettre l’accent sur ses autres sens, Jallie les garda ouverts et fixa le petit bloc de givre en se concentrant d’une manière imperturbable. Elle sentait le bloc résister. A bout de force, elle poursuivait son effort. Le cristal de givre émit alors un craquement à peine audible, mais surtout, visible. La petite fissure à l’intérieur du bloc circulaire se reflétait bien et donnait l’impression que tout le bloc était prêt à céder. Jallie gémit légèrement en donnant l’ordre mental au bloc d’éclater, alors que celui-ci se plia à la volonté de sa maîtresse. Les dizaines d’éclats de glace retombèrent sur le bois du navire. Un grand sentiment de fierté s’empara de la jeune fille. Elle avait réussi.

-« Ce rafiot est plus rapide qu’il en a l’air en tout cas. On a vite atteint l’île brumeuse, je trouve. Même les plus rapides navires à vapeur auraient eu du mal à nous distancer à une vitesse pareil », remarqua Dellas.

-« Le vent était on ne peut plus de notre côté tout de même », lui souffla Dyûl.

-« Ouais, mais c’est pas la vitesse qui m’inquiète. »

-« Et qu’est-ce qui t’inquiète, fiston? »

Dellas releva les yeux. Joll pouvait y lire de la colère, mais surtout de l’inquiétude, et ce même si son fils gardait une sorte de semblant de sourire.

-« Tu le sais très bien, je crois. »

Dyûl et Joll ne dirent rien. Il n’y avait rien à dire. L’archer brisa lui-même ce silence gênant.

« En tout cas, si on apprend quoi que ce soit, ton voyage passera au second plan pour nous, sache-le », dit-il en s’adressant à Dyûl. »Mais une fois que cette affaire sera réglée, on reviendra vous aider, avec ma mère. »

Il reprit un large sourire plaisantin.

« Après tout, il vaut mieux six que cinq! »

-« Tu veux dire il vaut mieux sept que six. »

-« Qu’entends-tu par là? »

-« En fait, une fois à terre nous aurons un premier objectif, à court terme. Nous irons vers Brenadad pour retrouver une amie à nous. Et par nous, je veux dire Zacri et moi, bien qu’il me semble que vous l’ayez rencontrée, tous les deux. »

-« De qui s’agit-il? » intervint Joll.

-« De Blaudé Milnol. C’est une harnassienne kallato, Zacri et moi la connaissons depuis notre enfance sur Gesil. Joll l’a vue deux fois et toi une seule si je ne me trompe », répondit Dyûl en se tournant finalement vers le jeune homme.

-« Attend une seconde… » murmura Dellas.

-« Cette Blaudé ne serait pas une blonde vêtue d’une robe rouge? Une harnassienne très calme? » se renseigna Joll.

-« Elle est assez réservée, c’est vrai. »

-« C’est celle qu’on a croisée sur l’île d’Acarne », conclut le quadragénaire en regardant son fils.

-« Et dire qu’on l’a pas reconnue! Pourtant elle est assez marquante, mais je n’ai aucun souvenir de l’avoir vue sur ton île. »

-« Moi non plus, bizarrement. »

-« Et bien vous allez avoir l’occasion de la revoir, une fois à Brenadad, nous irons l’attendre dans l’auberge la moins chère de la ville. On la demandera et, si elle n’est pas encore arrivée, nous l’attendrons et elle nous demandera. Tout simplement », expliqua Dyûl avec un petit sourire hébété.

-« J’espère qu’elle fera vite si on tombe sur la deuxième possibilité. J’aime pas attendre. »

-« Ça, papa, je crois qu’elle le sait déjà. »

-« Oui, sauf que là en plus on a pas de temps à perdre, sérieusement. »

-« Ne t’inquiète pas, Joll », reprit Dyûl, »Blaudé est quelqu’un de ponctuel et qui ne tergiverse jamais. Jamais », assura l’harnassienne.

-« Ça, c’est clair! » intervint soudain une voix, de derrière Dellas. »C’est pas le genre à faire attendre. D’ailleurs, vaut mieux pas la faire attendre non plus si vous voulez un conseil. »

En se retournant, Dellas se retrouva face à Zacri Felenas. Dyûl n’avait eu qu’à bouger les yeux et Joll à tourner la tête.

« Elle a un caractère très… foudroyant », annonça-t-il.

-« Exagère pas », réprimanda Dyûl.

-« Eh, t’as plongé ou quoi, t’es trempé vieux! » s’exclama Dellas.

-« Non je m’entraînais. »

-« Lui au moins », fit remarquer Joll sur le ton du reproche en scrutant son fils du coin de l’œil.

-« Mouais, bref », rétorqua simplement le fiston.

-« On ne devrait pas arriver très loin de Brenadad en nous dirigeant droit vers le sud comme on le fait », minauda Zacri.

Dyûl fouillait dans le petit sac de cuir bleuté qui était accroché à son épaule gauche par une bandoulière, et se situait sur sa hanche droite. Elle en sortit une poire et la tendit à son camarade.

-« Tiens. »

-« Merci », la gratifia Zacri en prenant le fruit en main, avant de le croquer et de se diriger vers la cabine principale.

-« Pourquoi une poire? » demanda Dellas, le sourcil levé.

-« C’est son fruit préféré. Il en prend toujours après l’entraînement, quand il y en a une. Là, je vous parie qu’il va dormir », murmura l’harnassienne en envoyant un clin d’œil à l’intention de Dellas.

-« Manger, dormir, s’entraîner, répéter », récita Dellas.

-« Comment tu connais sa devise? » s’étonna Dyûl, ses yeux grands ouverts rivés sur son jeune ami.

-« Mon père a la même. »

-« Exact, et lui aussi en est à la deuxième étape », rétorqua Joll en se dirigeant vers la cabine principale.

-« Tu vois? » reprit alors son fils unique.

-« Alalah ton père me plaît toujours autant! »

-« Ah, mais tu sais qu’il est déjà pris? »

-« Pas dans ce sens-là, crétin! », s’exclama Dyûl en poussant amicalement son collègue humain.

Les deux compagnons rirent. Les éclats de rire parvinrent jusqu’à la jeune fille sur la proue.

« Et toi, tu as trouvé chaussure à ton pied, Dellas? »

-« Non, toujours pas. »

-« Ça viendra », annonça Dyûl.

-« Mon père dit que c’est tant mieux, que sans femelle pour m’occuper et me distraire, je serai plus concentré sur mes objectifs. Ce qui, pour lui, signifie en général l’entraînement. »

-« Joll est un passionné. »

-« Et toi tu as trouvé quelqu’un en restant sur ton île perdue? » plaisanta Dellas.

-« Non. Et mon île n’est pas plus perdue que ta montagne! »

-« Tu marques un point. »

-« Vous ne dormez toujours pas vous deux? » les interpella Jallie.

-« Et toi alors? » répliqua l’archer.

-« J’y vais justement », annonça la blondinette en marchant vers la cabine.

-« Peut-être qu’on devrait, nous aussi? », dit Dyûl en regardant Dellas avec un air questionneur.

-« Ouais », lâcha le jeune adulte dans un soupir, déçu que son agréable conversation avec l’harnassienne prenne fin si tôt.

La nuit se passa de manière calme et paisible. Le lendemain après-midi, le vent ayant aidé le navire à avancer, les compagnons aperçurent la terre du continent tant attendu.

-« Ben voilà, quand même! » s’exclama Joll.

Les cinq personnages se trouvaient sur la proue. Ils se tenaient droit face à la terre qui approchait.

-« On va s’arrêter ici », clarifia Zacri.

-« Ah bon? » rétorqua Dyûl, étonnée du propos.

-« Inutile de trop approcher le navire, et de toute façon on devra se jeter à l’eau, alors autant le faire d’ici. »

Les quatre interlocuteurs acquiescèrent d’un mouvement sec de la tête. Joll alla jeter l’ancre. Quand il revint vers la proue, il regarda Zacri qui courait vers celle-ci.

-« Vers la teeeeeeeeeerre!! » hurla l’homme en plongeant dans l’eau salée.

-« Jamais il ne changera », soupira Dyûl, malgré le sourire enchanté qui ornait sa figure.

Elle plongea alors sans réfléchir à son tour. Dellas et Jallie échangèrent un regard perdu. Ils se tournèrent alors vers l’avant et plongèrent tête la première dans la mer à leur tour.

-« Malgré votre avance je vous battrai quand même… »

Sur ces mots, Joll fonça se jeter dans l’eau salée de la mer de Nasakua.

Les quatre autres nageaient déjà vers le rivage. Zacri était loin devant, suivit de Dellas, puis de Dyûl et Jallie qui traînaient à l’arrière. Joll dépassa très vite les deux femelles, pour ensuite griller sa progéniture, et égaliser Zacri. Ce dernier lui jeta un rapide coup d’œil en accélérant la cadence. L’esprit de compétition avait pris le dessus. Mais les efforts du combattant furent vains, car Joll le dépassa quand même pour bientôt atteindre le rivage. Il sauta alors hors de l’eau en effectuant un salto arrière à deux mètres de celle-ci, pour se retrouver sur la terre ferme. Il n’y avait pas de plage ici, l’eau s’arrêtait net devant la terre qu’il aurait fallu grimper si Joll ne maîtrisait pas l’élément hydrogénique. La terre était recouverte de multiples racines qui formaient un sol verdâtre et filandreux. Ils étaient arrivés au niveau d’une… forêt. Rapidement Zacri arriva à son tour. Les deux hommes attendirent leurs trois autres compagnons. Une fois ces derniers sur la terre ferme, Dyûl s’adressa à son vieil ami.

-« Tu t’es fait dépassé en beauté par Joll ou mes yeux m’ont joué des tours? » dit-elle sur un ton taquin.

-« Eeeeh… Il maîtrise l’eau aussi. Forcément, il nage plus vite. »

-« Chacun son truc », intervint Jallie en avançant aux cotés de Dyûl.

-« Bon, vous savez où on est, vous? » demanda Dellas.

-« C’est la forêt de Béluâtre. On est pas loin de Brenadad, comme prévu », répondit son père.

-« Comme prévu? Brenadad? » répéta Jallie, perdue.

-« T’as raté un épisode. On va dans cette ville chercher une sixième membre d’équipe », ricana Dellas.

-« Joll, tu peux m’expliquer sur la carte s’il te plaît? »

-« Bien sûr, Jallie », s’exécuta le quadragénaire volontaire pendant que les compagnons avançaient.

Il sortit sa carte en marchant et expliqua à Jallie la situation en continuant d’avancer sur la terre pleine de flore. Dans cette forêt, les arbres étaient plus grands mais plus écartés que dans la forêt de Bafalsa. La nature était d’un vert plus clair et plus luisant. Joll dévoila la carte devant Jallie et clarifia ses pensées.

« Nous sommes à-peu-près là », dit-il en pointant du doigt le nord de la forêt de Béluâtre. »Notre objectif actuel est Brenadad, ici », poursuivit-il en pointant la ville au sud de leur position. »C’est là que nous allons chercher l’amie de Dyûl et Zacri, Blaudé Milnol. Qui est en fait l’harnassiene que l’on a rencontrée sur l’île d’Acarne… »

-« Ah… »

-« Bref. Tu vois, ici c’est l’Orné, au sud c’est l’Ornance, où se trouve Kenardile, le château où nous allons virer la sorcière de la lune. La partie nord-est du continent est l’Ornetal, où se situe La Faille, ici. Ensuite tu as les deux autres continents, l’Hakinal, là, et l’Emistil, ici. Ah et au fait là il y a Jotorn, le château qui est censé appartenir à la princesse Flécha Holonien, tu te rappelles? »

-« Oui. »

-« Bien. Il est au nord-ouest donc, et comme tu le vois sur la carte, il est entouré principalement de forêt, mais aussi de beaucoup de plaines. Tu as tout compris, Jallie? »

-« Oui, c’est bon. Direction le sud vers Brenadad alors. Mais comment on saura si on est trop à l’est ou trop à l’ouest? »

-« T’inquiète pas, on le verra au paysage. Pour l’instant, on doit s’atteler à s’en sortir, ici. Ce qui ne serait pas un exploit, la forêt de Béluâtre n’étant pas du tout réputée pour sa dangerosité. »

-« Tant mieux… »

-« Ça veut pas dire que tu dois relâcher ta vigilance », reprocha presque le guerrier à la peau mate.

-« Oui. Ne t’en fais pas. »

-« Arrête de l’embêter, papa! »

-« Laisse-le, il lui apprend la vie », intervint Dyûl.

-« Ouais, laisse-le sérieux », plussoya Zacri.

-« Quoi?! Eh mais moi j’essaye de l’aider, hein! »

Jallie rit.

-« T’inquiète pas, Dellas, je m’en sors avec Joll. »

Le jeune homme lui sourit en retour.

Après plusieurs heures de marche, les compagnons tenaient un bon rythme d’avancée. Ils marchaient en silence, quand le jour s’assombrit légèrement.

-« On devrait s’arrêter ici », annonça Joll. »Cet arbre me semble idéal pour dormir. »

Il prononça ces mots en désignant un arbre épais d’au moins 3 mètres de diamètre, qui possédait un feuillage à la fois très fourni et perpendiculaire au sol, l’idéal pour un camp. De plus des nuages commençaient à percer dans le ciel, ce qui encourageait la proposition de Joll. Jallie le dévisagea.

-« Tu es fatigué, toi? » s’étonna-t-elle en mettant l’accent sur le dernier mot.

-« Non, mais lève un peu les yeux. »

La jeune fille s’exécuta. Elle aperçut alors les nombreux nuages grisâtres dont le relief décorait la voûte céleste.

« Cet arbre sera parfait pour nous protéger de la pluie, car crois-moi, pluie il y aura. Et il est grand, tout le monde aura sa place. »

-« Bien, faisons cela », clarifia Dyûl d’un ton presque maternel.

Les cinq compagnons posèrent leurs affaires au pied du gros arbre, et Dellas s’allongea, très vite suivi de Zacri. La différence entre les deux hommes était surtout la position, conventionnelle de Zacri, et bien détendue de Dellas. Bientôt, Jallie s’assit au pied de l’arbre. Joll prit immédiatement place à côté d’elle.

-« Tiens, tu veux mes anciens gants de cuir? Maintenant, avec ceux-là, je n’en ai plus besoin. Ils étaient petits pour moi, serrés, donc ils devraient à-peu-près t’aller », raisonna-t-il en lui tendant les gants en question.

-« Bien sûr. Merci », répondit gracieusement Jallie en recevant le cadeau.

Elle les regarda un peu avant de rouvrir la bouche.

« Dellas, tu me prêtes une dague, s’il te plaît? »

-« Quoi, t’as perdu ton poignard? »

La jeune humaine se rendit compte de son oubli et prit en main ledit poignard accroché à son pantalon par une lamelle de cuir que Joll lui avait fourni. Elle coupa tous les doigts des gants.

-« Comme ça j’aurai les doigts libres pour manipuler mon arbalète, et le reste », expliqua la jeune fille en souriant.

-« La souplesse est essentielle. Bon choix », la félicita Joll.

L’adolescente rit nerveusement d’une manière un peu essoufflée.

-« Regarde », dit-elle en regardant l’homme aux gants de métal.

Jallie forma un plus gros bloc de glace qu’à l’habitude et le fit éclater en mille morceaux. De minuscules cailloux de givre se logèrent dans la chevelure de Zacri, qui lâcha un petit cri de mauvaise surprise.

-« Pas mal, Jallie. Tu vois, quand on veut, on progresse. »

Le père Gomfore lui fit un clin d’oeil.

Le lendemain matin, une énorme pluie s’écroulait de tout son poids sur la terre. L’efficacité de l’abri de Joll avait fait ses preuves: pas la moindre goutte de pluie n’avait atteint l’un des voyageurs. Mais le vacarme suffit à réveiller Dyûl, malgré que le soleil ne fût pas encore tout à fait dehors. A vue d’œil, Dyûl estimait l’heure à 10 et des poussières, mais le climat en rendait l’appréciation difficile. Jallie aussi était réveillée, mais l’harnassienne ne s’en aperçut pas. Elle sortit de son sac azur ce qui semblait être une grosse boule de cristal, remplie d’herbe bleue et de sable blanc et fin. Dyûl l’observait avec une certaine émotion, ce qui ne manqua pas d’intriguer la jeune blonde.

-« Qu’est-ce que c’est? » questionna l’adolescente.

Dyûl parut sortir d’un rêve. Elle se tourna vers Jallie, toutes deux étant assises sur une racine. Elle se leva pour s’asseoir à côté d’elle, puis lui tendit la boule, que l’adolescente attrapa.

-« C’est un souvenir de mon chez moi. »

-« C’est beau… Cette herbe… Tu viens d’un endroit magnifique. »

-« C’est pour ce même endroit que je vais me battre. Tu sais, je ne suis pas du genre à aimer le combat du tout. »

-« Mais tu le fais malgré tout, en mettant tes sentiments de côté. C’est cela, la vraie volonté. C’est ce que Joll dit, et il a raison », complimenta Jallie en regardant son interlocutrice dans le blanc des yeux.

-« Il le faut oui. Mais une fois que ce sera fini, nous ne risquerons plus rien. Du moins, pas en restant sur Gesil. »

-« Que veux-tu dire par là? » demanda la fille à queue, intriguée par les paroles de l’harnassienne.

-« Oh, tu sais, les gens trouvent toujours des moyens de se faire du mal. Mais sur Gesil, nous sommes marginaux, personne ne fait attention à cette petite île. Certains ne savent même pas qu’elle existe, tu sais », répondit Dyûl en souriant.

-« Ça a dû vous faire tout drôle quand Sahon est apparu… »

-« Plus ou moins. Pour l’instant, il n’a jamais attaqué Gesil. Mais c’est vrai que nous vivons dans la crainte. Bref… Et toi, ça va? »

-« Oui, pourquoi? »

-« Je voulais dire: est-ce qu’elle va bien? »

-« Ah », balbutia Jallie. »Oui. Je n’ai plus mal depuis un long moment. »

-« MMMMmmmmmm… Dis-donc vous êtes déjà levées? » intervint Dellas, sortant tout juste des bras de Morphée.

Jallie et Dyûl éclatèrent subitement d’un rire fou. L’archer les fixa, dubitatif et mal à l’aise. Il ne s’était pas rendu compte qu’un lambeau de terre s’était collé sur son nez, le faisant ressembler à un clown. Ou à quelqu’un qui aurait enfoui la tête dans une bouse de berlegue. En tout cas, pas à quelqu’un qui pouvait espérer stopper le rire franc et profond de ses camarades. Au bout d’un long moment, pour lui, elles finirent par se ressaisir, tout en gardant leur bonne humeur fraîchement obtenue.

-« C’est bon, vous avez fini? Tout ça pour de la terre… » grommela le jeune homme en s’essuyant le visage, visage qui avait rougi.

Les deux autres hommes, jusque-là endormis, s’éveillèrent à leur tour.

« Là, vous voyez? Vous les avez réveillés avec votre boucan! »

-« C’est pas malin… » grogna Zacri, à moitié assoupi.

Joll s’étira longuement. Il fit craquer sa tête en la penchant à 90 degrés sur les deux côtés, puis se leva avant de prendre la parole.

-« Bon, on repart? »

-« Quoi, déjà? » s’exclama son garçon.

-« T’as peur de l’eau, fiston? »

-« Bon, d’accord. »

Dellas se leva quand la pluie s’arrêta. Il prit un air surpris, mais moins que ses camarades, pour qui la situation paraissait magique. Un drôle de hasard.

« Ah, je préfère mieux! Merci! »

-« Vous pouvez m’attendre un moment? » survint Jallie.

Les trois hommes la dévisagèrent, devinant la raison pour laquelle elle leur demandait cette faveur.

-« Oui, évidemment. Vas-y on t’attend ici », dit Dyûl.

Jallie la remercia d’un mouvement du membre chef, et s’éloigna dans les buissons plus loin.

-« J’espère qu’il va pas se remettre à pleuvoir… » annonça Dellas.

-« Le feu craint l’eau… » répliqua Joll.

-« Va falloir t’y habituer, la pluie ne va pas s’arrêter pendant tout le voyage. Et puis vous venez bien d’une montagne, non? Vous devez être les premiers à la recevoir », remarqua Zacri.

-« Ouais, mais on a un toit au-dessus de la tête, ça fait toute la différence. »

Jallie remontait son pantalon en prenant bien soin d’enfouir sa queue dans celui-ci. Elle devait atteindre les 30 centimètres à ce moment-là. Elle fut étonnée de voir à quelle vitesse son nouveau membre poussait. L’adolescente sortit soudain de ses pensées en apercevant un drôle d’être, quelques pas devant elle. C’était une sorte de créature à l’apparence humanoïde, qui était un peu plus grande qu’elle donc plutôt petite de manière objective. La créature était comme vêtue de haillons tricolores: comportant le rouge, le vert et le bleu. Le rouge était assez pâle, tandis que le bleu était assez terne, autant que le vert était vif. La créature avait un visage étrange, la partie basse était en forme de palme, étirée en certains points, lissée sur le reste. La peau de ce visage était blanchâtre, recouverte de tatouages bleu clair tribaux. La créature avait des yeux bleus avec un large iris blanc profond, qui lui donnait un air absent. Pourtant, elle fixait clairement Jallie du regard. Ce regard perçant la mit mal à l’aise l’espace d’une seconde, même moins. Ensuite la créature porta un instrument à vent à sa bouche, comme un gros harmonica rond et jaune. Elle joua une musique qui paraissait être des notes de flûte mais en plus apaisant, et surtout invitant. Invitant était en effet bien le mot, car Jallie se sentit comme attirée par la créature, elle ressentait une envie irrésistible d’avancer pour rejoindre l’étrange personnage. Les notes devenaient amicales, aussi douces qu’un vent chaud, et aussi puissantes qu’une tempête. Jallie était obnubilée par cette si agréable mélodie. Le monde autour d’elle lui parut soudain plus sombre et plus vivant, comme pour mettre cette créature en valeur dans une dimension parallèle. La jeune âme fit quelques pas vers le mystérieux personnage, qui recula alors tout en continuant à jouer le son invitant de son instrument. Il marchait à reculons vers la droite puis vers la gauche, et se mit à danser en jouant de son instrument. Il dansait avec un certain entrain, sans relâcher son regard fixe et vitreux qui arrachait les yeux de la jeune fille. Le personnage attira une énorme sympathie de Jallie, qui sourit mécaniquement. Il gesticulait toujours, lançant ses jambes en l’air une par une… La créature l’envoûtait de plus en plus, la forêt paraissait magique, colorée, et l’air paraissait affectueux ainsi que doux. Jallie suivait la créature dansante et jouante, qui reculait de plus en plus vite. L’adolescente se mit presque à courir, et la créature ne s’arrêtait pas de reculer dans un sens puis dans l’autre, comme pour l’emmener quelque part, dans un monde féerique. Jallie suivait toujours le curieux personnage, qui ne changeait pas d’expression. Elle se mit à courir, quand une main lui attrapa violemment le bras gauche et la força à se retourner.


A plus pour la deuxième partie 😉

Chapitre 6 – Chroniques de Salfia Tome 1

Sixième chapitre déjà! Vous prendrez le temps de mieux connaître un des nouveaux persos 😉


Chapitre 6 : L’aide d’un dieu

Le navire voguait depuis déjà plusieurs heures. Du moins, c’est l’impression que ses cinq passagers ressentaient. Zacri Felenas était dans les quartiers d’équipage, vert et titubant. Dellas Gomfore était assis tranquillement au-dessus de la petite cabine centrale du navire, jonglant, insouciant, avec ses dagues. Joll Gomfore était penché sur le bastingage du navire, pensif. Jallie Noiris était tout devant, admirait la mer et ressentait le vent effleurer son visage avec peu de douceur, mais ce torrent d’air ne tarda pas à calmer ses turbulences. Dyûl Leonarde était en train de descendre dans les quartiers d’équipage.

-« Tu as la mal de mer? Je ne savais pas! » s’étonna-t-elle en voyant l’état dans lequel se trouvait son ami d’enfance.

-« Le mal de mer? Non, l’inarrêtable Zacri Felenas ne craint certainement pas cette grosse flaque d’eau salée! » assura l’homme à la couleur de zombie en se forçant ainsi à se remettre d’aplomb.

Et il y parvint. Sa force de caractère ne faisait aucun doute. Mais son besoin de prouver sa valeur à tout instant devenait vite encombrant. Dyûl, cependant, s’en était accommodé, et trouvait que ce petit défaut qui le caractérisait depuis son plus jeune âge le rendait attachant. Ce qui était le cas, en fait.

-« Bien. Évite de salir le bois avec ton dernier repas », répliqua l »harnassienne.

-« Vous inquiétez pas, capitaine! »

Dyûl rit. Elle prit alors un fruit qu’elle s’empressa de mordre à pleine dent.

-« Tu as pris la bonne décision », annonça Jallie à Joll, qui se tourna alors, pour plaquer son dos massif sur le bastingage.

-« Tu trouves? Ce ne sera pas facile, tu sais Jallie. Il nous faudra du temps pour atteindre nos objectifs. Je parle en termes de mois, voire d’années. »

-« Je suis partante! » s’écria la jeune fille en souriant.

-« Tu… »

Le quadragénaire sourit alors à son tour, encouragé par l’enthousiasme de sa jeune amie.

« Ouais, on va donner! »

Les deux aventuriers se tapèrent la main. Dellas courut sur le haut de la cabine avant de sauter pour atterrir devant eux et se joindre aux festivités.

-« En voyageant autant, on affrontera sans doute plein d’adversaires de taille, et on va en prendre du niveau! »

-« Toi, si t’es pas le fils de ton père… » commenta ce dernier en plaçant sa tête sur le coté avec demi sourire de l’autre.

-« Eh, regardez! »

Les deux hommes se tournèrent vers la proue. Jallie pointait du doigt une terre apparente.

-« C’est l’île d’Acarne », dit Joll.

-« Au fait, on n’a pas annoncé la mort des vieux à Dyûl », remarqua son fils.

-« Inutile. Pour l’instant, elle sera mieux sans le savoir, vu ce qui l’attend, à elle comme à nous. On lui dira au retour. De toute façon elle l’apprendra, et je ne me vois pas lui dire. »

-« Mouais. Moi non plus. »

-« Toi non plus quoi? » tenta Dyûl en débarquant, accompagnée de Zacri qui avait repris des couleurs.

Ou plutôt les avait perdues. Le fier combattant paraissait même jovial, un peu comme avant le départ de l’île de Gesil.

-« Rien », esquiva Dellas sur-le-champ. »Tiens il a repris des couleurs l’inarrêtable Sacri Felenas? »

-« C’est Zacri. Oui, le départ est difficile mais après aucun problème ça se calme. »

-« Au fait, pourquoi effectue-t-on un arrêt, Dyûl? » questionna Joll qui n’avait pas quitté la jeune harnassienne des yeux.

-« Pour Zacri, justement. Je te laisse leur expliquer », permit-elle en regardant son compagnon.

-« Je vais sur l’île sans nom », annonça le gesilais en sortant sa carte pour désigner l’île en question.

Il mit le doigt juste devant la petite île au sud de celles d’Acarne et de Manda.

« Cette île est entourée et couverte de brume, elle a l’aspect sombre, car ses roches sont d’un bleu très foncé. »

-« Chouette, mais pourquoi on y va? » breffa l’archer, impatient comme à son habitude.

-« Laisse-le parler, fiston », le réprimanda son père sans prendre la peine de le regarder, ce qui fit froncer les sourcils au jeune loup.

-« Tout d’abord, JE vais sur cette île. Vous quatre, vous restez sur le navire, à m’attendre. Je vais demander de l’aide à Linio, dieu de la vie. Il a un sanctuaire, enfoui sous terre. »

-« Et qu’est-ce qui te dit que Linio t’accordera son aide juste comme cela? » argua Joll, dubitatif au possible, presque moqueur.

-« Juste comme cela, dis-tu? »

Il ricana des propos du quadragénaire.

« Cette île est remplie de créatures hostiles, cher ami. Surtout dans le sanctuaire qui mène devant la salle à prier, à ce qu’on dit. De plus, il se trouve que je prie Linio et ce depuis ma plus lointaine enfance. C’est le seul dieu qui est de notre côté à tous, sans exception. Car il est pour la vie. C’est donc dans son intérêt que l’on élimine Sahon et Doln. Et le démon des cieux, si il y a démon des cieux. »

-« Bien. Dans ce cas, je n’ai rien à redire. »

-« Et je dois y aller seul. »

-« J’avais bien compris cela », renchérit Joll d’un geste de la tête.

-« C’est vrai que le dieu de la vie est sans doute de notre côté », remarqua l’adolescente.

-« Bon, moi je vais redresser la barre, le navire vire trop à droite, on va finir par se prendre l’île d’Acarne sinon », annonça Dyûl.

-« Je viens t’aider, vu comme tu as galéré au départ de Gesil! » ricana Zacri.

Il y avait toujours une petite atmosphère de rivalité entre Joll et Zacri, comme si le petit duel n’était pas fini. Le guerrier expérimenté considérait cet homme comme bon. On voyait clairement qu’il ne ratait aucun de ses entraînements. Avec de l’expérience en combat il deviendrait, sans nul doute possible, un rival avec qui évoluer. L’occasion idéale pour Joll Gomfore, qui avait pour principale passion l’art millénaire du combat. Il aurait bien souhaité que son fils occupe cette place de rival, mais le jeune homme n’avait pas vraiment hérité de la passion de son paternel.

Jallie fit claquer sa langue.

-« N’empêche qu’on est pas très nombreux, même pour un début », pensa Dellas à voix haute. »A croire que personne au village ne souhaitait aider. »

-« Je ne pense pas que le problème soit de vouloir, mais de pouvoir. Ils ne sont pas entraînés, pas habitués au combat. Encore moins le combat à mort. Ils n’auraient pas pu faire grand-chose », les défendit Joll.

-« T’oublies le professeur Malyen », rétorqua Jallie. »Il aurait pu aider avec ses connaissances, lui. »

-« Je ne pense pas qu’un chercheur en démographie, expert des espèces plus ou moins connues ou non, aurait vraiment pu aider. Mais je dois avouer que dans l’idéal, l’avoir à nos côtés serait tout sauf une mauvaise chose. »

Le navire était beaucoup plus rapide que le bateau à vapeur que les trois compagnons de départ avaient volé. Et avec le vent qui soufflait fort dans le bon sens, les cinq matelots arrivèrent dans la brume de l’île recherchée à la tombée de la nuit, c’est-à-dire vers 28h. En Salfia, le jour se levait vers 7h, pour se coucher vers 28h, et ce peu importe le moment de l’année, car il n’y avait nulle saison en ce monde. Cela faisait 11h de nuit, ce qui correspondait à-peu-près au temps pendant lequel les Salfiens dormaient.

-« Alors c’est cela, de la brume? C’est vraiment spécial », dit Jallie, sur le ton de l’admiration, en regardant le brouillard.

Et en tentant d’en attraper. Une entreprise qui échoua, bien sûr, lamentablement.

-« En tout cas c’est pas pratique pour se diriger, ou pour évaluer les distances. Et puis les monstres de mer s’en servent pour se cacher avant de nous bondir dessus, la gueule grande ouverte! » mima Dellas.

-« Sérieux? »

-« Non, je plaisante! » répondit le jeune homme en frottant le crâne de sa camarade avec sa main.

-« Alalah… »

Bientôt le navire changea de cap, afin d’arriver parallèle à la plage de l’île rocheuse. Joll alla donc jeter l’ancre, action qui ne demandait que peu d’efforts avec une carrure comme celle du combattant. Un gros plouf suivit. Dellas et Jallie entendirent alors crier à l’arrière du navire.

-« Quoi, y a pas de chaloupe sur ce rafiot!? »

C’était visiblement la voix de Zacri. Il apparut bientôt à côté de la cabine principale qui se situait au centre du navire. Il marchait vite et s’était équipé de son air déterminé.

« Bon ben j’y vais à la nage, alors. »

Il se mit à courir vers la proue.

-« Attention, l’eau doit être glacée ici! » protesta Dyûl.

-« Babaaaaaaaaaa! » hurla joyeusement l’énergumène en plongeant dans l’élément aqueux.

-« On le changera jamais », dit la jeune harnassienne en s’arrêtant au niveau des deux jeunes humains.

Joll se joignit au groupe, qui voyait Zacri Felenas s’éloigner à la nage vers la plage sombre. Il riota. En le regardant, Dyûl fit de même. Bientôt les quatre rirent en chœur. Leur compagnon avait atteint le sol de l’île embrumée.

-« Aaaaaaah! Ça fait pas du bien! » s’exclama-t-il. »Mais c’est en souffrant qu’on devient fort, le corps va se rappeler de cette douleur, et c’est comme ça qu’il se forgera. Allons-y maintenant! »

Bientôt Zacri se rendit compte qu’il valait mieux éviter de faire du bruit, histoire de ne pas attirer des invités indésirables à la fête.

« Bon, le sanctuaire doit être au centre de l’île, logiquement. Direction le sud, Zacri », chuchota ce dernier.

Il marcha assez lentement, en pliant les genoux afin d’éviter le plus de bruit possible. Il jetait des coups d’œil frénétiques dans tous les sens, sauf derrière lui.

« En plus ça doit faire un bail que personne est venu prier Linio sur ce tas de roches perdu. Chuis bon pour croiser toutes les créatures qui se sont installées ici tranquilles », murmura encore le fidèle croyant. »Mais elles ne s’attendaient sans doute pas à voir débarquer l’inarrêtable Zacri Felenas. Mais au fait pourquoi je m’embête à être discret moi? » se reprit-il en se redressant, cessant d’avancer. » Je suis un guerrier. Aaaaaaah, j’arrive!! » hurla le surconfiant en courant le poing levé, vers le sud.

Sur le navire, Jallie tourna la tête en entendant ce cri. Mais de si loin, elle ne reconnut pas le son entendu.

Bientôt, des bruits de craquement se firent entendre du côté de Zacri.

-« Alors, les bestioles, on s’est décidé à se montrer enfin? Bien, j’vous attends! » provoqua-t-il en se mettant en garde.

Il aperçut alors des loups au poil de la couleur de la roche, puis une sorte d’insecte géant qui volait. Il lança une boule d’air de son poing, ce qui fit exploser la carapace et réduit en pâté la créature. Mais c’est à ce moment que les loups, plus d’une dizaine qui marchaient vers leur futur repas, furent rejoints par un géhabro, monstre trois fois plus grand que Zacri, aux cornes brunes et tournées vers l’avant, prêtes à embrocher le malheureux. Ce monstre était recouvert de poils cramoisis. Il marchait à quatre pattes, mais les géhabros pouvaient aussi se tenir sur leurs pattes arrières.

-« Qu-quoi?! Les géhabros sont censés vivre sur les îles Jaka! Ou alors sur le grand continent mais pas ici enfin! » Il se reprit alors en secouant la tête. »Bon, on dit que le secret est de donner au géhabro ce qu’il veut. Alors soyons diplomates, si ce monstre a atterri sur cette île, en sachant que j’y viendrais, c’est qu’il veut lui aussi se faire défoncer. T’inquiète pas mon gros, toi aussi t’auras ton compte! » lança le jeune guerrier en fonçant sur ses adversaires.

Il courait puis effectua une glissade latérale pour frapper un loup d’un coup violent sur les côtes, envoyant ce dernier au sol, yeux clos.

-« Plus que… », il compta, « 12 loups. Et après je vous sers, monsieur! » cria le combattant en regardant le géhabro.

Ce dernier avait déjà commencé à s’élancer sur lui. Il l’esquiva en sautant par-dessus, de justesse. Les cornes de l’animal l’avaient presque touché.

« Ah, mais quel vorace! La patience est une vertu! » s’amusa-t-il, tourné vers son principal chasseur.

Il se retourna alors vers les loups, quand l’un d’entre eux lui bondit dessus. Il s’en débarrassa d’un coup de pied circulaire. Il enchaîna avec un coup de coude frappant le prochain, puis une frappe d’air du poing vers l’autre, qui s’était relevé.

-« Couché, toi! »

Attaqué à nouveau par le géhabro, il roula sur le côté, puis frappa d’un coup de pied retourné pour envoyer une lame de vent déchirer un autre loup.

-« Allez, encore 9! »

Il envoya un coup de poing sauté qui projeta une onde de choc. Le vent frappa simultanément deux autres loups. C’est à cet instant qu’il fut mordu par un adversaire qui s’était faufilé sournoisement derrière lui. Malgré la douleur qu’il ressentait au mollet, Zacri écrasa le crâne du loup d’un violent coup du coude.

-« Aaaah, sale bête! Ça m’apprendra à toujours être sympa. Vous allez voir! »

Mais quand l’homme se retourna il se retrouva nez-à-nez, ou plutôt nez-à-cuisse, avec le géhabro. Ce dernier s’était mis sur ses deux pattes arrière, et frappa d’un coup de ses deux pattes avant pour écraser Zacri. Le combattant esquiva cette frappe mortelle, puis lança un uppercut aux côtes du monstre. Celui-ci ne réagit pas, et le frappa pour l’envoyer voler plus loin. Le malheureux heurta une roche, dont une partie ressortait, au niveau de la tête. Le coup l’assomma à moitié. Il se releva quelques secondes plus tard en titubant. Le géhabro avançait lentement vers lui, comme en souriant. Les loups eux, semblaient rire de concert en suivant leur ami colosse. Zacri lança une frappe de vent qui toucha à distance le géhabro à la tête. Mais celui-ci continua sa route après avoir légèrement reculé, pour encaisser l’attaque.

-« Il craint pas trop mes frappes lui… Bon, on passe au plan B: reculer pour mieux sauter comme on dit. Sauve qui peut! »

Zacri courait donc à l’opposé de ses rivaux. En jetant un coup d’oeil en arrière, il aperçut le géhabro qui se précipitait derrière lui. Mais la bête était lourde, trop lente pour le rattraper, bien qu’il fût blessé. »Une chance que les loups ne fassent pas comme lui« , se dit-il. Il courut, courut, courut sans s’arrêter. Soufflant, il regarda encore derrière lui.

Le géhabro avait disparu. Rien d’étonnant, puisque la brume masquerait Sahon à 50 mètres de distance. C’est d’ailleurs pourquoi l’humain continua de courir, mais à une allure moins élevée. Quelques instants plus tard, il aperçut une entrée souterraine faite de constructions de pierres grisâtres, sur sa gauche. Il marcha alors vers celle-ci. Une fois à l’entrée, il constata que le fond du chemin souterrain était sombre. Que de la pierre.

-« C’est sûrement là. J’vois pas ce qu’il peut y avoir d’autre sur cette île paumée » dit-il avec méprit en descendant les premières marches du sanctuaire de Linio.

Quelques pas plus loin, Zacri était submergé par la noirceur. Il ne se fiait plus qu’à ses pieds et avançait à l’aveuglette. Les marches continuaient de descendre tout droit, mais il heurta un mur et en tâtonnant il comprit que la suite se trouvait sur sa droite. Il continua un petit moment avant de heurter un nouveau mur. Il bifurqua à gauche cette fois, et entrevit enfin de la lumière. Les marches descendaient lentement, elles étaient alors longues et peu hautes. Au loin, il voyait comme l’énergie d’un feu, la descente continuant à droite à nouveau. Il tourna donc en arrivant près de la lumière et se trouva face à sa source. Il y avait une torche murale qui éclairait la roche craquelant. Le bois utilisé pour cette torche intrigua immédiatement Zacri.

-« Cette écorce… »

L’écorce du bois était d’un brun clair, mais des serpents de bleu turquoise respirant la lumière parcouraient sa matière.

« C’est de l’akriccia! L’arbre de la vie comme on l’appelle! C’est pourtant très rare… Et précieux. C’est donc bien le sanctuaire de Linio! Ha, continuons », s’enjoya Zacri en s’éloignant de la torche.

Le sol était plat. Du moins il ne descendait plus, mais était tout de même rocheux, donc irrégulier. Une odeur somptueuse émanait de ce lieu, bien que renfermé. Bientôt la voie s’élargit. Zacri se trouvait alors dans une grande salle. Au fond gisait une plante, pas plus haute qu’un mètre, avec une grosse tige principale, et en guise de pétales, des sortes de dizaines de petites lianes pendant dans le vide. Arrivé au niveau de cette plante, presque collée au mur, l’homme la toucha délicatement. Les petites lianes étaient incroyablement soyeuses. Jamais il n’avait touché quelque chose de si familier, pourtant c’était bien la première fois qu’il rencontrait une telle variété de flore. Dans le mur, derrière cette dernière, étaient creusées deux ouvertures, une de chaque côté de la plante. Le fidèle se releva, quand une lumière blanche et très intense traversa les deux ouvertures.

« Qu’est-ce que.. »

Zacri Felenas rentra par l’ouverture de droite. De toute façon, elles menaient toutes deux au même endroit: une allée plutôt étroite qui s’étendait sur quelques mètres. Une fois à l’autre bout de celle-ci, il fit face à un visage flottant lumineux. Sa lumière était d’un blanc bleuté étincelant.

-« Bienvenue dans le sanctuaire de Linio, pèlerin. Qu’êtes-vous venu quérir en ce lieu? »

-« Nan mais attend, c’est une blague? Tu me prends pour un ignorant ou quoi? D’abord, la salle où l’on prie pour Linio comporte une lumière blanche de chaque côté, toujours. Et en plus, tu es d’une lumière bleutée. Celle qui représente le dieu de la vie est d’un blanc on ne peut plus pur. Alors maintenant dis-moi, où est le sanctuaire de Linio? »

Sur ces derniers mots, le visage lumineux disparut. Zacri regarda autour de lui avec doute quand la partie du mur qui se trouvait derrière le visage quelques instants plus tôt, s’enfonça dans le sol, laissant un passage sous-marin accessible. Zacri s’avança alors dans ce tunnel. Le sol était de la même roche bleu foncé que le reste, et se trouvait dans un gros tube transparent.

« On dirait que Linio n’a rien contre les machines.. » lâcha Zacri en entrant dans la salle au bout du passage.

-« C’est le cas, humain. L’utilisation de machines et autres appareils permet de conserver d’une manière bien plus efficace les monuments sacrés. »

La voix provenait de la salle. Il y avait cette fois deux lumières blanches sur les murs latéraux, et une arche de deux mètres de haut au fond, précédé par une grosse dalle. Un visage apparut alors dans l’arche. Il était lumineux, et avait un air sérieux mais aussi serein, apaisant. Ce visage parla de la même voix.

« Tu as passé le test avec brio, humain. »

-« Une simple formalité », dit Zacri en pliant le genou. »Pourquoi ce lieu est-il sacré, mon dieu? »

-« La dalle sur laquelle tu te tiens est une partie du monde des dieux. Elle a atterri dans ce monde lors d’un de mes combats avec un de mes… <<pairs>>, il y a longtemps. Qu’es-tu venu chercher en ce lieu, mon fidèle? »

-« Linio », commença Zacri avec une voix on ne peut plus déterminée, »je suis venu quérir votre aide. »

-« Et pourquoi te l’accorderais-je, mon fidèle? »

-« Parce que je le suis depuis longtemps, depuis mon plus jeune âge, et je que n’ai jamais cessé d’avoir foi en vous. De plus, nous sommes du même côté, celui de la vie. Moi et mes compagnons, qui attendent dans un navire au nord de l’île, allons en quête pour débarrasser le monde des monstres qui répandent la mort dans leur sillage. Et pour ceci, mon dieu, je demande une participation active de votre part. »

Linio ne répondit pas immédiatement, il attendit quelques secondes, qui parurent être des minutes pour son fidèle. Mais Linio ne semblait pas réfléchir, non. Il semblait observer attentivement l’humain plein d’humilité face à lui.

-« C’est vrai, ta foi en moi n’a jamais vacillé. Sache que je vous suivrai durant votre entreprise, guerrier Zacri Felenas. Relève-toi. »

Zacri s’exécuta, regardant face à lui, le visage de Linio, droit dans les yeux. Une énergie fit trembler la salle.

« Ainsi, je t’accorde un pouvoir unique, guerrier Zacri Felenas! »

Comme traversant les murs, mais en même temps avec un vacarme comme si celui-ci se brisait, des jambières, un plastron et des épaulettes foncèrent sur le fidèle, qui resta droit comme un i. Ces armures d’un métal clair presque blanc, s’attachèrent à leur désormais propriétaire. Les jambières couvraient aussi les pieds, en plus des tibias, et étaient parsemées de rayures dans le métal. Le plastron était assez petit, il ne couvrait que le torse et le haut de l’abdomen, et montait plus haut du côté droit. Il possédait les mêmes rayures que les jambières. Les épaulettes étaient lisses, aucune trace visible ou décoration, pas de rayures. Elles n’étaient pas larges, couvraient à peine les épaules du guerrier. Les avant-bras de l’armure apparurent alors, et couvrirent les avant-bras et mains de Zacri. Ces gants avaient des rayures en forme de paraboles, comme si une aura venait des bras aux poings. Le combattant bougea alors pour admirer son armure. Elle était si légère, ne pesait presque rien. Elle était assez souple, et parfaitement coupée pour un combattant utilisant les arts martiaux. Cette armure avait l’air d’avoir été faite pour lui, aucun défaut de son point de vue.

« Cette armure t’aidera à canaliser ton énergie pour mieux frapper, ou te protéger. Elle est légère et souple, tu pourras utiliser ton corps avec autant d’aisance que si elle n’était pas là. Cette armure fera partie de toi, tu seras le seul à pouvoir l’enlever, les autres humanoïdes ne pourront pas te la retirer. Les animaux, créatures, et esprits non-plus. »

-« C’est… C’est parfait! Merci Linio, vous ne serez pas déçu! »

-« J’en suis certain, mon fidèle. Maintenant va, tes compagnons t’attendent. »

Le visage disparut. Zacri se retourna et marcha. Il regarda au-dessus de lui dans le tunnel. C’était impressionnant, voir l’océan de si près, sans pouvoir l’atteindre. Mais les pensées du jeune homme étaient avant tout focalisées sur son armure si parfaite.

-« Dès que je suis sortis, je la teste un petit coup! »

Montant les dernières marches avant de pouvoir sortir du sanctuaire, Zacri apercevait la lune, brillante. Une fois à la surface, il vit la deuxième lune de Salfia de l’autre côté.

« Bon, alors… Je venais de devant l’entrée si je me souviens bien. Allons-y. »

Quelques mètres plus loin, Zacri lança une frappe de vent du poing gauche pour essayer son équipement. La rafale était presque deux fois plus impressionnante que celle qu’il produisait avant, et plus dense aussi. Elle paraissait encore plus chargée d’énergie.

« Géniaaaaaaaaaaal!! Avec ça, je suis super puissant! Alalah, le géhabro va voir sa tronche! » s’enivra Zacri en commençant à courir, pressé d’obtenir sa revanche sur la féroce bête.

Il courut pendant une minute environ avant d’apercevoir sa cible.

« C’est toi la proie, maintenant… »

Le géhabro l’aperçut, et commença à marcher, debout, vers lui. Les loups l’accompagnaient toujours, comme pour se rassurer d’avoir un allié si colossal. Les deux pleines lunes éclairaient les yeux des bêtes, leur donnant une lueur peu commune. Le géhabro poussa un gémissement, comme une jubilation à l’idée de dévorer l’imprudent qui lui fonçait dessus, alors que ses coups étaient bien moins dévastateurs que les siens. Zacri fonça en glissant sur son élément aérien, pour sauter une fois à portée de la créature. Il sauta assez haut pour presque faire face au monstre, et lui asséna un coup de toutes ses forces, en poussant un cri de guerre. La créature réagit avec un temps de retard, ne s’attendant pas à un assaut si fulgurant. La frappe de Zacri, dévastatrice, enfonça le nez du prédateur, qui fut renversé en arrière sous l’effet du coup de poing.

« Alors, tu te la pètes moins, maintenant. J’vais te faire ta fête, mon gros! »

Sous l’adrénaline que seul un combat contre un adversaire de taille prêt à perdre pouvait procurer à l’homme, il ne remarqua pas qu’un loup lui bondissait dessus. Mais ce dernier mordit dans une armure qui n’avait pas une égratignure. Plusieurs loups sautèrent alors sur le fidèle de Linio. Cependant il ne leur laissa pas le temps de porter leurs attaques. Il ramena rapidement ses poings devant son torse, pour les rouvrir brutalement et déclencher une rafale tourbillonnant autour de lui, qui repoussa ses agresseurs. Aucun des loups ne se releva.

« Trop génial… A nous deux maintenant! » défia Zacri en fixant le géhabro du regard.

Le monstre ne l’attaquait pas. Il semblait se méfier de son adversaire désormais. Mais Zacri ne montra pas la même méfiance à l’égard du colosse, et lança l’assaut. Cette fois-ci, le géhabro attaqua de concert et son attaque surpassa celle du combattant, qui fut repoussé à terre. Le confiant guerrier gémit de déception et se releva. Il comprit alors que même avec sa nouvelle puissance, il ne pouvait pas rivaliser avec un géhabro en termes de force pure. Il lança alors une rafale de vent avec son poing, qui toucha sa cible au ventre. La créature accusa le coup, mais continua d’avancer vers lui avant de lui porter une attaque écrasante. D’un saut vers l’arrière, Zacri esquiva. Il souffla puis envoya du vent par une claque. Une boule de vent tourbillonnante entra en collision avec la tête du monstre visé. Ce dernier sembla alors perdu l’espace d’un temps, qui suffit à Zacri pour lancer une frappe du pied à la jambe du monstre. Le géhabro réagit en tentant de frapper son adversaire d’un geste aussi rapide que brusque. Mais le valeureux combattant avait compris qu’il fallait jouer sur la vitesse et les esquives avec sa proie. Zacri glissa derrière le colosse, et frappa du poing sur l’autre jambe. Le géhabro lâcha un cri de douleur qui ne mentait pas, et ne manqua pas non plus de faire apparaître un petit sourire au coin de la bouche du guerrier. Le monstre se retourna en rugissant, et frappa encore vers le sol pour écraser Zacri. Ce dernier roula entre les jambes de la créature puis, sans se retourner, donna un coup de coude à la jambe gauche du monstre, et un coup de pied latéral à la droite. Le géhabro plia dans l’instant ses deux jambes, et se retrouva comme à genoux. Zacri glissa sur le côté en s’éloignant de sa cible, puis une fois en face à quelques mètres, s’arrêta. Un comble.

« Tu vas prendre! » menaça le guerrier.

Il commença alors à envoyer un coup de rafale de chaque poing, tour à tour, accélérant de plus en plus la cadence. Chaque rafale toucha le visage du géhabro de plein fouet. Celui-ci était assommé. Zacri fatiguait mais il continua de mitrailler son adversaire sans répit. La pluie de frappes fut aussi impressionnante que fatale. Le guerrier criait sous l’effort. Quand il eut fini, le monstre tomba face la première au sol, le corps sans vie. Zacri reprit son souffle avant de continuer sa route, passant à côté du corps énorme de sa victime. Il se retourna soudain et d’un geste du tranchant de la main, sectionna une corne du monstre.

-« Petit souvenir », dit-il. »Ça fera office de pourboire, hein? Finalement je n’ai pas vu de monstre dans le sanctuaire lui-même… Il est sacré après tout. »

Dyûl et les autres étaient à la proue, quand elle aperçut son compagnon de retour.

-« Le voilà. C’était pas trop long en fait », dit Jallie.

-« Parle pour toi », répliqua Dellas.

Zacri grimpa à l’ancre. Il escalada si vite qu’en quelques secondes il était déjà sur le petit navire, face à ses compagnons.

-« Linio a été généreux ou tu as trouvé ça par terre? » plaisanta Joll en regardant le plastron de l’armure.

-« Généreux. Il a décidé de récompenser ma fidélité, et il a dit qu’il garderait un oeil sur nous. »

-« C’est très bien! » s’enjoya son amie harnassienne.

-« Et c’est pas qu’une protection! Elle est souple et légère et améliore ma puissance. Preuve à l’appui: » affirma Zacri avant d’envoyer une rafale dans les airs.

-« Pas maaaaal! », s’écria Dellas, presque jaloux de l’équipement si efficace du combattant.

-« Vous voyez? Je l’avais dit qu’il nous aiderait. »

-« Tu n’as pas eu de problème avec la faune locale? » s’enquit Joll.

-« Pas vraiment. Quelques loups et un géhabro, rien de plus… » dit Zacri qui transpirait la fausse modestie.

-« Un géhabro?! » s’étonna Jallie. »C’est bien… » commença la jeune fille en se tournant vers Dellas.

-« Ouais, c’est ça. Je savais pas qu’il y en avait ici aussi. Mais ça ne m’étonne même pas. En tout cas, bien joué, mon gars », félicita le jeune homme en tapant le bras du fidèle gâté.

-« Très bien, partons pour le grand continent, maintenant », conclut Joll en croisant les bras, avec un sourire presque défiant à l’attention de Zacri.


Je rappelle que je suis bien entendu ouvert aux critiques, après tout ce roman va sortir en auto-édition courant 2018, on approche!

Merci de me lire, ça fait chaud au cœur.

Chapitre 5 (2/2) – Chroniques de Salfia Tome 1

La deuxième partie du chapitre 5, on commence direct dans l’action 😉


-« Bien, je suis Zacri Felenas. Si tu me bats, vous pourrez passer. En garde, combattant! Car rares sont ceux qui sont capables de rivaliser avec l’inarrêtable Zacri Felenas! » se venta l’homme en écartant les mains de son corps.

-« Rares? Pas étonnant, tu vis sur une petite île en marge de Salfia. Mais bon puisque tu le désires, je vais donc affronter l’inarrêtable Zacri Felenas! » répéta Joll, non sans un air incrédule, en se mettant en garde.

La garde du quadragénaire était polyvalente, il avait les poings non loin de son corps et écartés, mais prêts à se ramener. Ses jambes étaient bien écartées sans trop l’être. C’était une position stable. Zacri se mit à son tour en garde. Une garde plus classique, un poing en bas dont l’épaule protégeait le visage, l’autre poing gardait l’autre côté de la face, les jambes peu écartées. Les gardes basses avaient beaucoup de défauts, selon Joll. Jallie remarqua alors la musculature de Zacri. Il était bien formé, mais nettement moins costaud que Joll. Cela la mit inconsciemment en confiance.

-« On va avoir droit à un duel de dlarito à main nue, pas mal comme spectacle », se dit Dellas en la regardant, l’air enjoué, au bout du compte.

Le quadragénaire fonça donc sur son adversaire, mais sans bouger les jambes. Il avait comme glissé sur un mince filet d’eau. Il frappa alors d’un crochet droit le visage de Zacri, qui le bloqua de son poing, avant de frapper à son tour. Mais Joll attrapa ce bras tendu, pour faire passer son adversaire par-dessus lui et le jeter au sol. Le gesilais se releva immédiatement mais Joll avait gardé son bras d’une poigne de fer que lui seul possédait. Il lui fit manger l’intérieur de son coude, ce qui mit Zacri au sol. Ce dernier balaya alors l’homme mat avec sa jambe. Mais Joll se rattrapa à une main et lui mit une frappe du pied au visage. Puis il se remit sur ses appuis et tira Zacri pour lui infliger une frappe du poing colossale, qui envoya l’homme arrogant plusieurs mètres plus loin.

-« Je vois, un dur. Je sais comment les mater les gars dans ton genre! »

Zacri Felenas fonça alors à son tour sur Joll, en glissant sur de l’air. Joll comprit alors que le vent était son élément de prédilection. L’homme frappa vers Joll un peu avant de l’atteindre, mais déclencha une boule d’air qui frappa son adversaire de plein fouet, et le mit à son tour au sol. Zacri enchaîna avec un coup de pied circulaire qui envoya une rafale sur Joll. Mais cette fois, le combattant expérimenté tenait fort sa position, très stable. Les jambes comme plantées dans le sol, Joll mit son épaule gauche et son bras en barrage. La rafale le repoussa un peu, sans plus. Zacri sauta alors et frappa du poing en envoyant une grosse boule de rafales venteuses sur son opposant. Ce dernier se toucha un tatouage et lança un sceau.

-« Portail entrée et sortie! »

Un étroit portail apparut devant Joll. La rafale le traversa pour réapparaître dans le portail de sortie, qui se situait derrière Zacri, frappé de dos par sa propre attaque.

-« Ah, espèce de tricheur, tu vas voir! »

-« Mais oui… »

Les deux hommes foncèrent l’un sur l’autre et se frappèrent tous deux au visage d’un coup de poing assommant.

-« Tu vois ce qu’il font pour se déplacer, Jallie? » dit Dellas, sans la regarder. »Ils utilisent leur élément pour glisser, c’est plus pratique pour se déplacer en combat. »

-« Et toi tu sais le faire? »

-« Non. Mais c’est une technique très répandue. »

Les deux adversaires reculèrent d’un grand saut, avant que Joll ne frappât dans le vide vers Zacri, lui envoyant un fouet d’eau. Le jeune homme saigna alors du haut du torse.

-« Tu es bon, mais tu n’as pas le niveau pour ce combat. Laisse tomber », conseilla vivement le quadragénaire avec un calme étonnant, pour quelqu’un qui luttait.

-« Un vrai combattant n’abandonne jamais! » le réprimanda Zacri.

-« Haha, bien… »

L’excité fonça en glissant sur Joll et tenta de le frapper d’un crochet, mais Joll esquiva sur la gauche de son adversaire, et se retrouva derrière lui. Zacri frappa d’un coup de pied de mule vers l’arrière, que Joll évita de peu avant de saisir sa jambe pour tourner et le jeter plus loin. Le malheureux se releva vite. Son adversaire lui envoya d’un geste de la main frontal une flaque d’eau au visage, ce qui aveugla momentanément le combattant gesiliais. Joll frappa immédiatement d’un coup de genou sauté au menton, et ratterrit en frappant d’un coup de coude descendant. Zacri frappa alors le ventre de Joll, qui répliqua en envoyant une volée de coups rapides. Il continua de frapper très vite, de plus en plus vite en tournant autour de son adversaire.

-« Ça c’est sa spécialité », fit remarquer Dellas à sa jeune amie.

L’homme d’expérience s’arrêta quelques secondes plus tard, et prépara un gros coup pendant que son adversaire titubait. Il frappa alors d’un coup de poing droit dans le ventre de Zacri. Mais la puissance était encore plus décuplée que cela. Jallie crut voir les yeux de Joll rougir fortement pendant une seconde. Zacri tomba alors au sol. Il resta une seconde sans bouger, puis s’apprêta à se relever, quand Joll se plaça au-dessus de lui le poing prêt à frapper.

-« Tu as gagné », dû admettre l’homme vaincu. »Je vais vous emmener au village. »

-« Inutile, on sait où aller », le tança Joll en relevant son adversaire.

-« Je dois rentrer de toute façon. Je vais aller voir la daffilesto du village, qu’elle m’arrange ces vilaines blessures. »

-« Il fallait pas me chercher », plaisanta à moitié le quarantenaire en souriant.

-« Chaque combat apprend des choses. C’est en perdant que l’on progresse. »

-« Bien dit! » s’exclama le guerrier à la peau mate, rejoint par ses deux compagnons. »Moi c’est Joll Gomfore. Je te présente mon fils, Dellas, et Jallie, notre amie. »

-« Enchanté, ton père cogne fort tu sais. »

-« Oui je suis au courant », dit Dellas en ricanant.

-« Mais dis-moi, Joll, quel était ce pouvoir que tu as utilisé pour me mettre au tapis? Tes yeux se sont illuminés d’un rouge unique en son genre, et cette frappe était plus forte que les autres, nettement. »

-« C’est bien ce que j’ai vu! » s’excita Jallie en regardant son grand ami, enfin, son ami de grande taille avec une terminologie différente.

-« La fureur d’Adeka. Lorsqu’on l’utilise, les yeux deviennent rouges, un rouge reconnaissable entre mille. Cela rend plus fort et un peu plus rapide. Mais c’est très fatigant, je ne peux pas faire ça souvent. »

-« La fureur d’Adeka, j’ai déjà entendu parler de ce pouvoir », se souvint Zacri alors que le groupe descendait vers le village. »On dit que ce pouvoir n’est possédé que par cinq personnes en même temps; il n’y a que lorsque l’une d’entre elles meurt, que ce pouvoir peut être obtenu par quelqu’un d’autre. On dit aussi que pour l’obtenir il faut faire un grand sacrifice. »

-« C’est vrai », éluda Joll, en bifurquant à gauche vers le village.

-« Alors dites-moi, qui êtes-vous venus voir à Gesil? »

-« Dyûl Leonarde », répondit Jallie.

-« Aaaah, ça tombe bien, c’est elle que je vais voir pour me régénérer! Allons-y, elle habite sur la droite, là-bas. »

Zacri désigna une petite tour de pierre, comme les autres maisons, et recouverte de plantes grimpantes, bleues. Les fenêtres étaient ouvertes, visiblement Dyûl devait s’y trouver.

-« On sait. On est déjà venu », lui redit Joll.

Les quatre personnages arrivèrent alors devant la porte de la maison. Zacri frappa quatre fois. Des bruits de pas se firent alors entendre, comme quelqu’un qui descendrait des marches. La porte s’ouvrit alors sur une harnassienne aux cheveux bleu foncé. Celle-ci ouvrit de grands yeux à la vue de ses inattendus invités. Elle avait des yeux bleu foncé aussi, qui étaient profonds.

-« Joll! Dellas! » s’écria-t-elle, si fort qu’elle aurait pu réveiller le village entier si c’était la nuit.

Elle les prit ensuite tour à tour dans ses bras.

« Cela faisait si longtemps! Je ne m’attendais pas du tout à vous voir! Entrez tous! »

La jeune harnassienne s’écarta en leur faisant un ample signe du bras. Les quatre personnages répondirent positivement à cette invitation bienveillante. Jallie remarqua alors une trappe encore ouverte, menant certainement au sous-sol, où devait être Dyûl à leur arrivée. Cette maison était très bien rangée. Dyûl paraissait être une femelle très ordonnée. Ses vêtements eux-mêmes étaient impeccables. Elle portait une robe noire, avec de nombreux traits verts, qui formaient des petits cercles. Jallie trouvait cette personne ravissante, pas forcément par la symétrie de ses traits de visage, mais par sa présentation parfaitement soignée, plus encore que Tilia l’était. L’harnassienne ne tarda pas à voir les blessures de Zacri.

-« Qu’est-ce qui t’est arrivé, encore? »

-« J’ai défié quelqu’un et j’ai perdu », expliqua brièvement l’homme en baissant la tête, mais en souriant légèrement de sa petite bêtise.

Dyûl le regarda alors avant de tourner son regard vers Joll, pour enfin revenir à son ami.

-« Pitié, ne me dis pas que tu as défié Joll… »

-« C’était juste un combat amical, hein. »

-« Tu ne lui as même pas demander! »

-« Comment tu as deviné? » demanda Dellas, intrigué par la clairvoyance dont faisait preuve son hôte.

-« Je le connais par cœur. Depuis que l’on est tout petits. Mais il part souvent à l’aventure pour perfectionner ses aptitudes. C’est pour cette raison qu’il n’était jamais là quand vous veniez. Le fruit du hasard, ou presque. Bon, laisse-moi m’occuper de tes blessures. »

C’est alors que Jallie assista pour la première fois à la guérison promulguée par une daffilesto. Dyûl entra en transe, ce qui eut pour effet de la faire léviter un peu au-dessus du sol de pierre. Son menton se leva et ses yeux blanchirent complètement, tandis qu’une aura translucide l’entourait de près. Jallie vit alors les blessures de Zacri disparaître petit à petit. D’abord la légère ouverture au-dessous du cou, puis les petites entailles au visage et un petit instant après, le gros bleu au niveau du ventre. Jallie ne vit pas ce bleu disparaître bien sûr, car les vêtements du combattant le couvraient, mais elle le devina. Toutes les blessures apparentes étaient guéries alors que Dyûl continuait son processus. De plus la frappe finale de Joll sur le ventre de Zacri était de loin la plus dévastatrice. Moins d’une minute plus tard, Dyûl se déposa au sol et reprit « conscience ».

-« Tu n’y es pas allé de main morte, Joll », regretta-t-elle en le regardant avec un petit sourire, mais sur un ton de reproche.

-« Il veut apprendre en pratiquant, on a pratiqué. »

Dyûl regarda alors Zacri en secouant la tête horizontalement, avec une pointe de sourire. Elle se tourna alors vers Jallie, qu’elle avait bien évidemment remarquée depuis son entrée dans la maison.

-« Et qui est cette mignonne petite fille? » demanda joyeusement Dyûl en approchant son visage pour observer la jeune blonde.

-« Jallie. On l’a rencontrée sur la route, dans la forêt de Bafalsa. On l’a donc prise avec nous. Elle n’a personne et veut visiter le monde », répondit simplement Joll en regardant les murs de la maison.

-« Laisse-moi deviner… », commença l’harnassienne en souriant bouche ouverte. »Elle s’est échappée du couvent de Bafalsa, exactement comme Ornael? » continua-t-elle en se retournant, fixant Joll avec un sourire exhibant à la fois la compassion, et l’amour.

-« Bien vu. C’est d’ailleurs pour elle que je suis là. »

-« Qu’y a-t-il? »

-« Il y a plusieurs mois, elle est partie vous rendre visite. Depuis aucun signe. »

-« Je… » balbutia Dyûl, comprenant la situation, surtout en sachant la réponse qu’elle allait donner. »Ornael n’est jamais venu ici. »

-« Eh merde! » tempêta Joll, en tapant du poing dans le vide d’un geste de colère.

L’homme avait la tête baissée et les yeux fermés. Il serrait les dents. Bientôt une main vint se poser délicatement sur son épaule.

-« T’inquiète pas. Tu l’as dit toi-même », dit doucement Dellas pour le rassurer, »elle est forte. Elle a dû avoir une affaire urgente à régler, et elle est quelque part. »

-« Et quelle affaire urgente elle aurait pu avoir, d’après toi? » maugréa Joll en se retournant vers son fils, la colère dans les yeux.

Jallie comprit tout de suite qu’elle devait se taire, ne rien tenter pour Joll.

-« Je sais pas. Peut-être qu’elle a retrouvé ses parents, qui sait. Ou alors, elle a besoin de rester seule un moment, tu connais les femelles. »

Dellas avait une expression neutre, il savait comment réagir quand son père était dans ce genre d’état: sans sourire, sans s’énerver, rester tout à fait neutre.

-« Mais ouais, rêve toujours. »

-« Joll », intervint Dyûl. »J’ai décidé de partir pour l’Ornance. Le sud de l’Ornance. Vous pourriez venir avec nous, et peut-être qu’en voyageant on apprendra quelque chose sur Ornael. C’est probable! » annonça l’harnassienne en souriant.

-« Ouais. Peut-être. On en reparlera plus tard. Je vais sur la plage, seul. »

Sur ces mots, l’énergumène quitta la maison.

-« Tu vois, Jallie, y a que elle qui peut le raisonner en souriant comme ça », dit Dellas pour soulager l’atmosphère.

-« Oui je constate. T’as l’air de bien savoir réagir, toi aussi. »

-« Il est pas facile quand ça touche à ma mère. Ou à Frennks. »

-« Bon. Faîtes comme chez vous. Tu viens, Jallie? Je vais te faire une visite-guidée du village et t’en présenter les habitants, puisque l’on a du temps libre », proposa Dyûl.

Sa voix était très agréable, comme son sourire. Joll n’avait pas menti, cette harnassienne était vraiment chaleureuse à souhait.

-« Oui, allons-y. »

Les deux nouvelles connaissances sortirent de la maison de Dyûl, et se dirigèrent immédiatement vers la suivante.

-« Ici, c’est la maison de Hans. C’est le cuisinier. Il fait de très bons repas, des spécialités des îles. Allons le voir, je vais vous présenter. »

-« Volontiers. »

Elles entrèrent dans une maison de pierre plus grande. Le sol était fait d’un bois foncé qui craquait comme du pain. Un petit être cornu se retourna vers ses deux hôtes.

-« Dyûl! Qui m’amènes-tu là?! »

-« Jallie, je te présente Hans. Hans, voici Jallie, c’est une amie des Gomfore, qui sont arrivés il y a peu. »

-« Oui, je les ai vus », affirma le petit être carré avec sa voix de baryton.

-« C’est une autre race de Salfia », hésita Jallie afin de ne pas vexer l’étrange être cornu.

-« Tu n’as jamais vu de bobairos, petite? »

-« Jallie vient d’un couvent, elle n’en a apparemment pas eu l’occasion. Tu vois, les bobairos sont des êtres plus petits, à la peau orangée, comme Hans. Ils ont aussi des cornes qui peuvent être noires ou blanches, et de formes distinctes. Ils sont généralement très accueillants. »

-« Notre peuple est un peuple bon, si tu te perds et que tu vois un bobairos, n’hésite pas à lui demander de l’aide. Nous sommes toujours prêts à rendre service à nos prochains », confirma Hans, en exécutant de nombreux hochements verticaux avec sa tête.

-« Enchantée », dit Jallie en tendant sa main, poing fermé, paume vers le bas.

Hans, le bobairos, compléta ce salut de sa petite main gonflée.

-« Eh bien, ma petite, nous feras-tu la joie de manger à nos côtés ce soir? »

-« Le banquet du soir est un moment où tout le village se réunit, même ceux des alentours qui travaillent dans les champs. Malheureusement nous partirons avant cela », se désola alors Dyûl en se tournant vers Hans.

Les cheveux bleus bouclés de l’harnassienne bougeaient avec les rotations de son cou frêle.

-« Elle va venir avec vous? »

-« Je pense. Elle suit les Gomfore, et je suis presque sûre qu’ils viendront avec nous. »

-« Ba! Cela vous fera plus de bras, c’est au meilleur! »

-« Je crois que l’on dit <<c’est au mieux>> », reprit la jeune fille avec un petit sourire sympathisant.

-« La façon de parler des bobairos », lu dit alors Dyûl. »Bon, nous allons te laisser vaquer à tes occupations, Hans. »

-« C’était un plaisir. Et surtout n’oubliez pas de me dire au revoir avant de partir de l’île, sinon tu auras affaire à moi ma petite », plaisanta Hans à Dyûl en lui faisant un clin d’œil, qu’elle rendit aussitôt.

Elles sortirent alors de la maison du cuisinier. Et se dirigèrent vers celle d’à-côté.

-« Celle-ci est celle d »

-« Oh bonjour, Dyûl », coupa un harnassien blond en sortant de cette maison.

-« Bonjour. Jallie, voici Venas, Venas, Jallie », officia Dyûl en les désignant l’un à l’autre de ses bras.

-« Enchanté », dirent les deux présentés, avant de se saluer avec le salut salfien habituel.

-« Continuons », dit Dyûl en faisant signe à Jallie d’avancer. »Ça, c’est la tente de notre cher Zacri », continua-t-elle en regardant la tente bleu marine devant laquelle elles passaient alors.

-« Ah. Il est vraiment guerrier jusqu’au bout », remarqua Jallie.

Dyûl éclata de rire. Elle regarda alors Jallie avec une lueur d’amitié forte dans les pupilles. Elles avancèrent encore, puis tournèrent un peu pour suivre la courbe du village et atterrir devant une autre maison, de taille moyenne.

-« Ici, habite Juno, un jeune harnassien un peu timide. Ici, c’est la maison de Berri, un humain qui n’a pas sa langue dans sa poche. Ici, celle de Pequia. Ici, cette maison de bois clair, c’est celle de notre scientifique le professeur Malyen. Il étudie la faune et les races humanoïdes de Salfia. Il »

-« Je dois le voir! » coupa soudainement Jallie. »Si c’est possible », ralentit-elle alors en baissant d’un ton.

-« Pas de problème », rassura Dyûl avec un air surpris avant de frapper à la porte.

-« J’arrive! » cria une voix claire, visiblement pressée.

Après quelques bruits de bricoles, un harnassien brun d’environ quarante ans ouvrit la porte de la maison. Celle-ci était en longueur, vaste. Une maison de professeur.

« Ah, Dyûl, que puis-je faire pour toi en cette glorieuse journée? »

-« Euh… C’est de l’ironie? Ou alors tu as fait une découverte? »

-« Oui! Apparemment il y aurait des traces d’anciennes civilisations. Et si tu veux mon avis, elles n’ont pas entièrement disparu! », expliqua le professeur en mettant la main sur le côté de sa bouche comme pour faire une confidence. »Elles doivent être dans les terres inconnues. Peut-être que nos ancêtres les y ont chassées! »

-« Il y a des terres inconnues? » demanda Jallie, curieuse de savoir d’où venaient les certitudes de l’harnassien.

-« Bien sûr, jeune fille. Nous n’avons pas encore découvert l’intégralité de notre monde. J’en suis convaincu, tout du moins. Mais dis-moi, Dyûl », continua-t-il en se tournant vers sa voisine, »qui est ta jeune amie, ici-présente? »

-« Voici Jallie, c’est une amie des Gomfore. Jallie, voici le professeur Malyen. »

-« Ah, une amie de ce cher Joll! Hmmm, tu sais que cet homme m’a une fois permis d’ouvrir les yeux sur une de mes recherches? » lui raconta joyeusement l’harnassien.

-« Ah bon? »

-« Oui, la réponse était sous mon petit nez crochu, et grâce à lui je l’ai vue! »

Jallie rit sur cette autodérision. Le nez du professeur était assez petit et crochu, c’était vrai.

-« Et bien, entrez-donc, mesdemoiselles! Et pensez à vous essuyer les pieds sur le paillasson! »

-« Il aime la propreté », murmura Dyûl en passant la première le seuil de la porte pour frotter ses chaussures de cuir noir.

Jallie fit de même et le professeur Malyen les attendait devant un livre ouvert, indubitablement très ancien.

-« Jallie aimerait te poser des questions. Elle vient d’un couvent, alors elle en a probablement plus d’une qui lui brûle la langue », clarifia Dyûl en souriant vers la concernée.

Cette harnassienne était plutôt grande, même pour une adulte. Jallie n’aimait pas être dominée, elle se rassurait en se disant que plus tard elle serait grande, elle aussi.

-« Je t’en prie, Jallie » répliqua alors le professeur.

-« J’aimerais savoir, quand deux personnes de races différentes ont un enfant, comment est-il? »

-« Il est d’une race ou de l’autre, tout simplement. Les chances sont relativement égales, quoique les bobairos ont des probabilités inférieures aux autres races, il semblerait. »

-« Oui mais est-ce possible qu’un enfant ait les caractéristiques d’une race et de l’autre réunies? »

-« Mmmhhh… Pour l’instant rien n’indique que cela ne soit arrivé… Mais pourquoi pas, après tout… Je pense que c’est tout de même possible, quoi qu’improbable. Très improbable. »

Dyûl regarda Jallie d’un œil méfiant. Elle se doutait de quelque chose. Jallie était évidemment déçue de cette réponse imprécise, qui ne l’avançait pas plus.

-« Bon, c’était ma seule question, merci à vous professeur Malyen », trancha alors Jallie en lui adressant un signe de la tête avant de sortir, suivie de près par Dyûl, ayant salué aussi son compair.

-« Eh! Attends une seconde, s’il te plaît. »

-« Qu’y a-t-il, Dyûl? » demanda la jeune fille.

L’harnassienne à la chevelure bleu foncé entra en transe. Elle décolla du sol et ses yeux brillaient, une fois de plus. Elle se reposa alors au bout de quelques secondes.

-« J’aurais dû m’en douter. »

-« Quoi? »

-« Ta question te concernait toi, directement. »

-« Comment… »

-« Quand une daffilesto entre en transe pour guérir une personne à l’aide de sa maul vitarri, elle ressent alors celle-ci, principalement dans la poitrine. Mais il y en a un peu qui parcourt tout ton corps, c’est ce qui te permet de ne pas mourir d’une attaque, si tu es entraînée. Donc, j’ai vu les formes de tout ton corps. Ne t’inquiète pas », coupa-t-elle alors que Jallie s’apprêtait à parler, »je ne dirai rien aux autres. Sache que tu es unique, Jallie. C’est vraisemblablement une bonne chose », conclut-elle en lui posant délicatement une main sur l’épaule.

-« Peut-être que j’en apprendrai plus pendant le voyage. »

-« Certainement », confirma Dyûl.

*****

-« Alors? » demanda curieusement Dyûl, un poil tendue.

Dellas, Jallie et Zacri étaient en ligne avec elle dans sa maison, face à Joll qui venait de rentrer. Ce dernier fixa le sol un instant, puis ferma la porte qui grinça avec la lenteur du geste. Il se retourna alors vers eux.

-« On vient. Peut-être qu’on apprendra des choses sur Ornael. Et si ce n’est pas le cas, mieux vaut ça que rester chez nous à se tourner les pouces ou broyer du noir. »

-« Génial! On sera ravi de vous avoir avec nous! » s’exclama joyeusement Dyûl, grandement rassurée.

-« Oui, enfin, on aimerait bien savoir où on va exactement et pourquoi », dit Dellas. »Je pense pas que tu veuilles quitter ton chez toi, alors qu’est-ce qu’on va faire au sud de l’Ornance? »

-« J’ai… un plan. Mais il est vague. »

-« Explique », intima Joll.

-« Voilà… », commença Dyûl avant de faire une longue pause. »Je compte supprimer les fléaux majeurs qui parcourent Salfia. »

-« Doln et Sahon? » demanda Joll.

-« Oui. »

-« Et le démon des cieux? » reprit Dellas.

-« Oui. »

-« S’il existe… » grommela Joll.

-« Les rumeurs sont trop nombreuses par ici. Je compte donc éliminer ces trois monstres. »

-« Mais comment tu comptes faire?? » demanda Jallie avec véhémence, complètement abasourdie par la révélation.

Elle ne pensait pas qu’il y eût vraiment un moyen, ni quelqu’un d’assez courageux pour le tenter.

-« Au sud de l’Ornance, se trouve un château entouré d’une petite ville, non loin de la plage, abandonné fut un temps, désormais occupé par l’une des 9 sorcières. »

-« Où se situe l’Ornance au fait? » demanda Jallie.

-« Nous sommes en Orné, partie nord-ouest du grand continent. L’Ornance est la partie sud », répondit Dellas.

-« Ah je comprends. Et les 9 sorcières? » répéta Jallie.

-« Je vais t’expliquer », intervint Joll. »Une race de Salfia s’appelle les vanassyne. Ce sont toutes des femelles, semblables physiologiquement à des humaines, à quelques particularités près. Elles possèdent cependant un grand pouvoir magique, une maul vitarri presque infinie, et le pouvoir du chant. Leur chant permet beaucoup de choses, dont des sorts, entre autres. Le peuple vanassyne s’est scindé en deux il y a bien longtemps. Une partie, pacifique, se fait toujours appeler vanassyne, l’autre, de nature haineuse envers les autres races, se fait appeler sorcières. Celles-ci utilisent leur pouvoir ainsi que de nombreuses potions et rituels pour parvenir à leurs fins, souvent égoïstes et meurtrières. Il y a deux décennies, un groupe appelé les 9 sorcières a fait son apparition sur Salfia. Celles-ci étaient de loin les plus puissantes de toutes, et avaient des objectifs précis. Les sorcières ne sont dévouées à aucun dieu. Depuis, quand une des 9 meurt, une autre la remplace. »

-« C’est exact », dit Dyûl, satisfaite des explications de son cher ami. »La sorcière de la lune vit aujourd’hui dans le château où nous souhaitons aller. »

-« Mais pourquoi y aller dans ce cas? » demanda Dellas, dubitatif.

-« Pour l’éliminer, et reprendre ainsi le château et la ville, où nous installerons le quartier général de la libération de Salfia. Il sera sur terre mais près de l’océan. Nous serons parfaitement placés, et assez éloignés de toute forme de… loi si je puis m’exprimer ainsi. »

-« Bien… Excellente idée. Sur le chemin et une fois là-bas nous rechercherons des alliés là où il peut y en avoir », comprit Joll.

-« Et plus de gens nous rejoindront, plus cela encouragera les autres à faire de même », ajouta Dyûl. »Si nous ne trouvons pas de meilleur moyen, nous abattrons ces monstres grâce au nombre et aux armes. »

-« Oula… » commença Dellas.

-« C’est un espoir. Je suis avec toi de tout cœur », dit alors Joll.

-« Moi aussi! Le monde se portera bien mieux sans eux! » s’écria Jallie. »Allez, ceux qui sont pour, placez vos mains avec la mienne! » continua la jeune fille en tendant le bras, poing fermé.

-« Allons zigouiller ces raclures! » annonça Zacri en plaçant son poing au côté de celui de Jallie, immédiatement.

Dyûl sourit en voyant l’enthousiasme de sa nouvelle amie, et imita Zacri. Bientôt Joll les rejoignit, en soufflant ironiquement.

-« Bon, chuis avec vous », s’inclina finalement Dellas en bouclant la réunion.

Les cinq compagnons séparèrent leurs poings.

-« Partons sans plus tarder. Un petit navire de bois à moteur nous attend sur la plage », déclara Dyûl. » Tout est prêt, les provisions y compris. »

Les quatre autres firent oui de la tête, et la suivirent dehors.

-« Tiens, un bateau à moteur t’attend au sud de l’île », dit Dellas en donnant les clés à Hans qui passait par là.

Dyûl se retourna vers lui.

-« Au revoir, Hans. Tu le diras aux autres pour moi. »

-« Assurément. Au revoir et bonne chance, petite, ton père aurait été fier de toi », la complimenta le bobairos.

Joll et Hans échangèrent un salut respectueux du menton. Un instant plus tard, les cinq aperçurent le navire de bois, accosté près d’un quai de roche, assez unique. Il était un peu pourri, et assez petit pour un navire, bien que largement suffisant pour cinq personnes.

-« On ne s’arrêtera que pour une île, on fera le voyage en deux temps », annonça Dyûl.

-« J’ai hâte d’être en mer dans ce navire! » s’excita Jallie en courant devant le groupe pour descendre vers la plage. »Allez, venez! »


Le conflit principal du récit est enfin lancé pour vous! Il en fallut du temps pour installer l’histoire mais ça en valait la peine pas vrai? 😉

Encore merci de me lire et à la prochaine!